Lundi 23 mars 2009

La politique dans les Lettres persanes


Les remarques qui suivent proviennent de l'ouvrage de Jean Goldzink, La Politique dans les Lettres persanes : Théâtre de l'idéologie, scène de la fiction. Je vous proposerai la suite dès que j'en aurai le temps.



Parmi les images que les Lettres construisent de l'Orient, il y a l'institution du sérail, qui prend place dans la forme que le gouvernement despotique donne à la société. L'Orient incarne le despotisme, mais le despotisme ne se cantonne pas à l'Orient. On le rencontre ailleurs (Asie extrême, Afrique), surtout, il est ce qui menace tous les autres régimes. Le despotisme est présent dans toutes les figures du politique, il reste toujours à l'horizon. C'est « une figure de l'altérité », parce qu'il s'incarne en Orient, mais également l'un des « visages de l'analogie », puisqu'il décrit une tendance du politique pris en lui-même.


            L'espace politique, dans les Lettres, est l'un de ceux où le détour oriental est essentiel : sans ce détour nous ne verrions pas cette tendance profonde de l'Occident, et du politique en général.

            Le système despotique, dans les Lettres, fonctionne d'abord à partir des énoncés spéculatifs abstraits, et c'est à partir d'eux que la fiction du sérail prend sens, en fonctionnant comme une métaphore du politique.

            Cette manière d'envisager le politique dans les Lettres persanes, et c'est l'une des tendances profondes de la lecture de J. Goldzink, pose la prédominance de la pensée sur la fiction, de l'abstrait sur le fictif. Nous y reviendrons à la fin.


            Pour clarifier, il convient sans doute de se reporter à la célèbre typologie des gouvernements qui ouvre le livre II de L'Esprit des lois :


Livre deuxième « Des lois qui dérivent directement de la nature du gouvernement »


Chapitre I De la nature des trois divers gouvernements


Il y a trois espèces de gouvernements : le RÉPUBLICAIN, le MONARCHIQUE et le DESPOTIQUE. Pour en découvrir la nature, il suffit de l'idée qu'en ont les hommes les moins instruits. Je suppose trois définitions, ou plutôt trois faits : l'un que le gouvernement républicain est celui où le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la souveraine puissance ; le monarchique, celui où un seul gouverne, mais par des lois fixes et établies ; au lieu que, dans le despotique, un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et par ses caprices.


[voir en annexe, à la fin, le texte complet de ce livre II]


            La lettre 131 (Rhédi) est importante. Elle pose que le despotisme est le seule régime, ou presque, connu de l'Asie et de l'Afrique (de l'Orient) : « Pour l'Asie et l'Afrique, elles ont toujours été accablées sous le despotisme ». Seules exceptions, quelques villes comme Carthage. Le gouvernement républicain est inconnu en Orient : « Une des choses qui a le plus exercé ma curiosité en arrivant en Europe, c'est l'histoire et l'origine des républiques. Tu sais que la plupart des Asiatiques n'ont pas seulement l'idée de cette sorte de gouvernement ». La lettre 51 pose un despotisme russe.


            A partir du regard oriental, ce n'est pas le despotisme qui doit être expliqué, ce n'est pas lui qui pose problème, c'est le non-despotisme, et particulièrement la république.


            Le texte de Montesquieu propose le schéma suivant :

            Le régime monarchique est à l'origine des structures politiques. C'est le plus proche du système familial. A l'intérieur de ce système, la tyrannie devient excessive (la monarchie se transforme en despotisme). EN un seul endroit, en Grèce, se produit le renversement : l'inscription de la liberté dans l'histoire, et l'apparition de la forme républicaine, qui rompt la fatalité du despotisme. Il s'agirait alors d'une sorte de hasard.


La lettre 102 envisage un autre mécanisme : « La plupart des gouvernements d'Europe sont monarchiques [...]. C'est un état violent, qui dégénère toujours en despotisme ou en république : la puissance ne peut jamais être également partagée entre le peuple et le prince ; l'équilibre est trop difficile à garder ».


L'instabilité originelle de ce conflit entre le prince et le peuple conduit à deux évolutions : la république en Grèce, par où passe la liberté de l'Europe, le figement dans le despotisme en Orient. L'empire romain, qui met fin à la république romaine, enferme l'Europe dans le despotisme, et enfin les invasions barbares rétablissent la liberté en le détruisant, et les deux systèmes sont désormais délimités.


Le despotisme de l'Orient d'est donc plus une « monstrueuse anomalie ». La chance de l'Europe, c'est d'avoir été travaillée par l'idée de liberté, sous l'influence de la Grèce, de la république romaine, des barbares du Nord. L'Asie, au contraire, n'a jamais changé de régime, ne faisant que changer de maîtres. Lorsque la république n'existe pas en Europe (pendant l'empire romain) elle n'est ni inconnue, ni inconcevable. En Orient, l'état de fait, faute de n'avoir jamais été remué, devient état de droit. Goldzink décrit ainsi cet Orient politique : « L'Orient, c'est donc l'Histoire sans Histoire, le temps sans changement, l'origine perpétuée sans mouvement. Conquérants, dynasties, peuples, religions, usurpateurs se succèdent, dans changer la nature des choses. L'Orient, ou la pétrification ».


Cette uniformité est une donnée profonde de la structure du despotisme. En Orient règne l'absence de variation (lettre 131) : « Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhédi, j'ai vu bien des gouvernements : ce n'est pas comme en Asie, où les règles de la politique sont partout les mêmes. Cette absence de changement est l'une des définitions mêmes du despotisme (voir lettre 103 : « On s'étonne de ce qu'il n'y a presque jamais de changement dans le gouvernement des princes d'Orient. D'où cela vient-il, si ce n'est qu'il est tyrannique et affreux ? »


Cette uniformité est liée à la structure même du pouvoir. Le gouvernement despotique pousse l'exercice de la puissance au maximum (lettres 80 et 103). Dès lors, il ne peut pas changer. La lettre 103 l'expose nettement : les changements ne peuvent être faits que par le prince ou le peuple. Comme le prince à tout, et ne veut donc rien changer, les mécontents n'ont pour seul ressource que de tuer le prince, et de gouverner comme lui.


La manière dont s'exerce la puissance rend impossible la modulation de l'action et du pouvoir de répression, le despotisme ne peut fonctionner que par la terreur. Mais l'extrême sévérité des lois ne fait pas qu'elles sont mieux suivies (lettre 80). Le despotisme, à la différence des pouvoirs européens, ne sait pas jouer sur le registre de l'imaginaire. Il ne connaît que la crainte du châtiment et l'espoir de la récompense (l'Europe sait faire agir le sentiment de la gloire, lettre 89). L'univers despotique construit un système inefficace et grossier : il y a trop de dépense d'énergie par rapport aux résultats obtenus (80), il y a injustice, au sens de disproportion (on se souvient que la justice est un rapport de convenance (83). Plus gravement, l'excès des châtiments fragilise le pouvoir : « Je trouve même le prince, qui est la loi même, moins maître que partout ailleurs » (80, voir aussi 103). Parce que le prince ne sait pas graduer les peines, parce qu'il ne module pas la crainte, il ne peut pas minimiser les risques : « il n'y a pas d'intervalle entre le murmure et la sédition » (80, et 103). Comme il n'y a qu'un seul châtiment, la mort, le despote ne laisse comme choix aux mécontents que la passivité pour le régicide (102). Ainsi, le despotisme est un régime à la fois immobile, figé, et toujours agité par des révoltes et des usurpations.


Le régime despotique laisse voir nettement ce qu'il y a sans doute de désir de mort et de terreur qu'il y a dans tout pouvoir.


En tout cas, c'est une forme politique grossière, qui est incapable de résoudre avec économie les problèmes qui se posent à toute communauté humaine : faire observer les lois, garantir la sécurité du peuple et du souverain, garantir la stabilité et la paix des institutions, permettre la prospérité des citoyens et la puissance de l'Etat. L'image des conséquences du despotisme se lit dans la description que fait Usbek de la Turquie (lettre 19) : ruine économique, décadence militaire, stérilité technique et scientifique. C''est un « corps malade » : « Ce corps malade ne se soutient pas par un régime doux et tempéré, mais par des remèdes violents qui l'épuisent et le minent sans cesse ».


Dans le despotisme, on trouve l'articulation des données du politique, de l'économique, du social et du psychologique. Ce système, qui repose sur l'absence de liberté, produit une dénaturation des rapports humains. Une de ses expressions frappantes se trouve dans la lettre 34 : « C'est bien pis en Turquie, où l'on pourrait trouver des familles où, de père en fils, personne n'a ri depuis la fondation de la monarchie ».



Le despotisme est donc démonté et dénoncé. Il est dénoncé d'un point de vue pratique : il ne réalise pas ce qu'il tente, il échoue dans ce qu'il vise. Mais il y a aussi, dans la condamnation du despotisme, des raisons éthiques et philosophiques. Ce désordre est une violence fait à la Raison, à la pensée, à une philosophie du droit qui découvre un ordre humain conforme à la raison.


Quels sont les recours contre le despotisme ? Usbek et Rica voyagent, ils s'arrachent à l'isolement de l'Asie. Ce qui était pour eux faussement naturel, devient historique et problématique. Les lettres sont donc un symbole des Lumières : l'espoir d'une réforme du despotisme par la contagion des idées européennes (tolérance et liberté).


Pierre le Grand, qui n'est pas une fiction, veut arracher la Russie à la barbarie (51)


Cependant, il faut aussi tenir compte de la fin du roman, et intégrer les germes de décadence et de despotisme qui se trouvent en Occident. Le despotisme travaille de l'intérieur tout pouvoir. Ici encore, l'Orient nous parle de l'Occident, et il sert à penser à fragilité européenne.


Mais aussi, c'est en Europe que la liberté a rendu possible la philosophie et la sociabilité qui s'incarnent dans l'échange épistolaire, créant une société philosophique qui est impossible dans le monde despotique, condamné à l'isolement et à la crainte.


La satire présuppose aussi cette liberté, celle d'une scène sociale où les individus circulent, se rencontrent, se montrent. La diversité infinie des figures, le mouvement permanent, frappe les persans habitués à l'uniformité d'un monde sous contrôle. Il y a là aussi un effet d'entraînement.


Si la monarchie est un équilibre par nature instable, qui tend à faire triompher le prince, l'Histoire permet de penser une politique qui serait un remède : freiner les empiètements du pouvoir, et sa tendance inexorable à s'étendre à toute la société.


Au centre des Lettres, il y a un inquiétant problème : comment penser une modération réciproque, former une rationalité du politique qui échappe à la logique dénaturée du despotisme ? S'il y a une justice naturelle, celle que la raison et Dieu contemplent, comment expliquer que le despotisme soit au cœur de toute politique ?




Au moment des lettres, la représentation du despotisme n'a pas encore trouvé sa forme achevée (celle qui est la sienne dans l'Esprit des lois). Cette représentation se laisse cependant organiser. Montesquieu intégrer la matière orientale, dont la forme tend à la cohérence synthétique, dans un ensemble de lettres fait de diversité hétéroclites et chatoyantes. Autant la diversité des mœurs française se prête à la forme épistolaire, autant l'Orient et son caractère monolithique ne s'y prête pas bien.


C'est à Usbek que revient l'essentiel du discours politique, de la lettre 19 à la lettre 146. pour articuler ce discours aux donnée qui lui donnent sens, c'est lui aussi qui se charge des réflexions centrales sur la justice et sur le droit.


Deux lettres de Nargum élargissent les perspectives, en évoquant la Russie (51) et les Tartares (81). Rhédi se charge de l'histoire de républiques et états libres (131).


L'ensemble est unifié dans le ton et dans la logique. Mais comment se fait la répartition de la matière, dans l'ordre linéaire du propos. Comme l'essentiel du discours est mis dans la bouche d'un seul personnage, le problème peut, dans un premier temps, se formuler ainsi : comment un persan en vient à remettre en cause son système politique ? Ce qui conduit à se demander si Montesquieu se concentre surtout sur le contenu de son exposé (le despotisme), en le fragmentant pour l'insérer dans la forme lettre, ou bien prend-il en compte la forme roman, et donc le statut du personnage ?


Première remarque : la même question se pose pour la religion et pour les mœurs. Faut-il rester fidèle ou se renier ? Or, Usbek reste attaché à la religion de ses ancêtres ainsi qu'à l'institution du sérail. La seule rupture se fait dans l'espace politique. Cette rupture sur fond de cohésion gagne peut être ainsi en sérieux et en vraisemblance.


La question reste de savoir quels sont les relations entre la pensée et le romanesque. N'y a-t-il roman que pour l'intrigue de sérail, ou bien la pensée elle-même, le cheminement des lumières, deviennent-elles aussi une « sorte de roman » ?


- La lettre 19 pose la décadence turque (désertion des villes, campagnes désolées, pas d'agriculture, pas de commerce, techniques militaires et maritimes archaïques). Smyrne n'est riche et puissante que grâce aux européens. La lettre décrit et donne une explication : les bachas se ruinent pour obtenir leurs emplois, et ravagent leurs provinces pour compenser. L'impunité et l'insécurité règnent. A l'arrière plan de cette dénonciation, il y a une question : la Perse échappe t elle à cette décadence ? Il en va sans doute d'une inconséquence rendue nécessaire par la dénonciation, elle rend possible la première description du despotisme. Peu à peu, la Perse va rejoindre la Turquie, dans le discours des Lettres.


A ce moment, le texte ne donne pas les explications profondes. Il rapporte les faits d'un système qui pourrait être typiquement turc. La logique profonde du despotisme se révélera peu à peu. Le thème est cependant posé d'entrée de jeu. Mais cette lettre dévoile en partie les effets des mécanismes politiques, tout en masquant le fait qu'il ne s'agit pas seulement de la Turquie, et que les causes ici données ne sont pas les seules, ni les plus profondes. Le texte procède ensuite par petites touches.


Dans la lettre un, la Perse est un royaume florissant. C'est à partir de là que l'on pouvait penser la décrépitude turque. L'idée est que ce que l'on voit le plus mal c'est ce que l'on a sous les yeux. C'est tout l'enjeu du texte, pris dans son ensemble. Dans la lettre 31, se trouve défini le programme de désaveuglement : « enfin je sors du nuage qui couvrait mes yeux dans le pays de ma naissance », ce qui donne un contenu à la lettre 1. Dans la lettre 33, vient alors une première critique de la Perse : l'ivrognerie des monarques, qui marque une première distanciation. C'est « la source la plus empoisonnée de leurs injustice et de leur cruauté ». Avant les considérations morales de la fin de la lettre, une remarque incidente : l'interdiction engendre la transgression.


Détour identique dans la lettre 34. on part de considérations apparemment secondaires (les femmes Perses sont plus belles, les françaises plus jolies, piquantes) pour aller vers une opposition entre les deux sociétés, et la solitude, l'isolement de l'Asie. Quelle est la cause ? le despotisme n'est pas encore nommé, mais on avance autre chose : le contact avec les eunuques, nouvelle explication de l'intempérance des rois perses. Il n'y a pas encore d'explication globale et synthétique.


La lettre 51 : un détour par la Russie, qui prolonge ce dévoilement.


Lettre 63 : un autre détour, e changement de locuteur. Rica va plus vit qu'Usbek. La lettre exprime le changement intérieur : « Mon esprit perd insensiblement tout ce qu'il avait d'asiatique, et se plie sans effort aux mœurs européennes ». La lettre avance des idées essentielles : uniformité, servitude, dissimulation. Mais elle ne dit pas qu'il y a là une clé pour comprendre l'absence de sociabilité, l'isolement des sociétés despotiques.


La lettre 78 passe en Espagne : on retrouve le thème de la décadence. Le syndrome turc se retrouve à Moscou et à Madrid.


La lettre 80 est le moment du dévoilement et de la synthèse du despotisme comme système. Elle achève la fiction d'une Perse florissante. La première analyse politique vient à ce moment seulement. La série des remarques sur les mœurs et celle des remarques politiques se rejoignent : les hommes sont ce que le système politique fait d'eux. L'intelligence peut maintenant rassembler les faits et faire apparaître leur cohérence.


La lettre 83 ajoute à l'analyse du despotisme comme système une perspective métaphysique : il faut dégager des règles universelles qui privent le despotisme de toute légitimité.


Il y a donc une mise en place progressive : la lettre 102 regroupe les thèmes des lettres 80 et 83.

Le gros bloc de lettres sur la dépopulation (112-122) répond à la logique qui tend à passer de l'émiettement au systématique. C'est une sorte de mise à l'essai des analyses précédentes, sur un thème qui les repend toutes. La fin ultime des sociétés, c'est la conservation des espèces. Il s'agit de poser la possibilité d'une relation entre les systèmes politiques et les mouvements de population. Il s'agit d'une preuve expérimentale.


La lettre 131 est une mise en perspective historique du despotisme et de la liberté. Le reste des lettres se divise en deux ensembles : la régence 5138-146), le sérail, qui posera le problème du rapport entre le despotisme et le sérail.


Ainsi, Montesquieu fictionnalise la thématique essentielle du despotisme en la faisant porter par une seule voix (ou presque). Il établit ainsi un rapport entre l'importance du personnage et celle du sujet. Cette prise en charge souligne la primauté de l'ici-bas sur l'au-delà. Cette fictionnalisation apparaît nettement dans la relation entre ces énoncés politiques et la Lettre 123, qui dit exactement le contraire, puisqu'il s'agit d'une interprétation de l'histoire en fonction des fins religieuses, non de valeurs laïques.


La mise en fiction des énoncés a pour effet de problématiser, de rendre ironique les énoncés. Mais peut-on étendre cela à ensemble des énoncés philosophiques et politiques du texte. Jean Goldzink ne le croit pas.


[à suivre]






- Publié dans : L'Orient des Lumières (L2)
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