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La Satire dans les Lettres persanes
C'est son caractère satirique qui a sans doute le plus contribué à la postérité des Lettres persanes, et c'est encore sous cet angle qu'il est lu, ou tout au moins étudié : les lettres satiriques se laissant détacher de l'ensemble auxquelles elles appartiennent pour vivre leur propre vie dans les manuels de littérature. Sans minimiser l'importance de cette veine, et l'admiration que l'on doit avoir pour la virtuosité du discours satirique, ce serait cependant une erreur de s'en tenir là. La satire risque de masquer le sérieux, et parfois la gravité, du livre, pris dans son ensemble. Un tel lecteur, pris par le charme, n'irait guère au-delà de la deuxième moitié du recueil, à partir de laquelle la tonalité change assez nettement. Le lecteur qui va au-delà des lettres 89 et 90, sur le « point d'honneur » éprouve le sentiment d'un assombrissement, d'une gravité plus soutenue à mesure qu'il avance. En fait, les lettres satiriques se répartissent assez équitablement des lettres 1 à 80 puis des lettres 81 à 161. Cependant, les lettres les plus brillantes se trouvent plutôt dans la première partie (la plus lue). Dans cette partie se trouvent également des séquences satiriques assez massives : on trouve 16 lettres dans cet esprit entre les lettres 44 et 68 (44, 45, 48, 52, 54, 56 à 59, 61, 63, 66, 68). Ensuite, on doit affronter des réflexions sérieuses, et parfois des séries assez massives (la séquence 112 à 122 sur la dépopulation, la séquence 133 à 137 sur les bibliothèques, la sanglante tragédie finale). Cependant, Montesquieu n'abandonne pas la satire, puisqu'il en maintient la présence jusqu'au bout du cycle occidental (128, 142 à 145). L'effet d'assombrissement reste malgré tout, comme un effet de la structure du recueil.
Dans la manière dont ces lettres se répartissent dans le recueil, il semble hasardeux d'y chercher une logique. Les lettres sur le géomètre (128) ou sur le médecin de province (143) n'ont pas tellement de raison de se trouver plutôt à la fin qu'au début. Il semble que ce qui importe à Montesquieu c'est de maintenir jusqu'au bout le principe d'entrecroisement des discours philosophiques et satiriques jusqu'au bout. L'effet d'assombrissement provenant alors de la noirceur des énoncés réflexifs, et de la moindre capacité des énoncés satiriques à les contrebalancer (et aussi du moindre éclat de la satire).
La satire est liée profondément à la manière dont Montesquieu agence son dispositif narratif, en construisant la fiction d'un regard étranger. A de rares exceptions près (lettres 44, 125) la satire porte sur l'Occident. Elle est la forme du regard persan sur nos mœurs, qui se trouve capable de voir juste à partir d'une extériorité feinte, d'une incompréhension apparente qui empêche de percevoir les liaisons. Le dispositif repose en fait sur l'insertion dans le monde occidental d'un regard prétendument ignorant, naïf, idiot si l'on veut, qui renvoie en fait, par delà les coutumes et les habitudes prises, à l'idée que le siècle classique se fait d'une raison naturelle, qui perçoit le monde en deçà ou à côté des déformations culturelles. C'est à partir de cette extériorité construite que l'Occident retrouve sont étrangeté, sa bizarrerie et son incongruité. La satire est l'endroit par excellence où le regard persan à pour fonction de nous rendre étrange et étranger le familier, et de fabriquer une sorte d'exil intérieur. Inversement, comme l'œil ne peut se voir lui-même, ce regard satirique ne peut pas se porter sur l'Orient, ce qui manifeste, à côté de la possibilité d'une distance prise, de la force d'entraînement des points de vue familier. Les persans nous montrent deux choses : le familier repose sur des illusions, et ces illusions il est très difficile de s'en déprendre.
On trouvera là un des points d'appui entre la structure du récit (la fragmentation des lettres) et ses fonctions : la satire repose sur la construction de points de vue qui imitent la subjectivité. La satire est la forme nécessairement paradoxale du discours exotique. En feignant la distance à l'égard de son objet, la satire peut produire l'impression d'étrangeté familière qui a fait le succès des Lettres persanes. C'est également dans sur la forme épistolaire que se construit l'effet satirique, qui isole des traits, qui découpe le réel en fragments déconnectés, qui restent aveugles aux liens et aux rapports qui pourraient empêcher de percevoir l'absurde. La lettre devient en cela la forme-sens de la satire.
Pour se repérer dans ces discours, nécessairement peu ordonnés par eux-mêmes, puisqu'ils reposent sur la dé-liaison et qu'ils produisent du non-sens, on peut s'appuyer sur la rapide typologie que propose Jean Goldzink.
La satire peut porter sur des individus, réels ou fictifs. Le texte passe ainsi des personnages historiques (Louis XIV, dans les lettres 24, 37, 92 ; le pape, 24, 29 ; l'ambassadeur de Perse à Paris, 91 ; Law, 138, 146 ; et quelques autres) à des personnages fictifs (actrice, 28 ; alchimiste, 45 ; vieilles coquettes, 52, etc.) Lorsqu'il prend le chemin de la satire, Montesquieu n'en fait jamais une affaire personnelle. Il ne règle jamais aucun compte personnel. Les individus visés sont des personnages publics, facilement identifiables, dont les discours qu'ils permettent de tenir recherchent, sous l'identité, quelque chose comme des principes généraux ou généralisables. En ce sens, on pourrait aller vers la logique des types. Cependant, il faut aussi prendre garde à autre chose. Le discours satirique est fort ancien, et il compte déjà parmi les formes les mieux répertoriées dans l'Antiquité. Ce qui singularise Montesquieu, c'est que le discours satirique ne se referme pas sur des questions strictement morales ou individuelles. Les défauts et les vices qui font l'objet du rire, en passant dans le dispositif qui en fait voir le ridicule, suivent généralement une tendance, que les textes expliqués ont montrée : ils sont reliés à des mœurs qui entrent en rapport avec l'organisation politique de l'Etat. On en trouve une première indication dans la structure, à grande échelle, de ces énoncés. La satire s'étend de la lettre 24 (sur la puissance du roi et la puissance du pape) à la lettre 146 (les effets du système de Law). Elle est donc encadrée par des lettres qui sont essentiellement politiques. Les désordres représentés par la satire sont donc à relier avec des désordres politiques, qui concernent le sommet de l'Etat. Ainsi, lorsqu'il est question de personnes identifiées, on est conduit à percevoir non des individus seulement, mais, incarnées en eux, des structures politiques. Le Roi, tout comme les femmes ou les clercs, sont moins présents ici comme des individus ou des types moraux, que comme les éléments dispersés, mis en désordre, d'un système politique.
La satire envisage par ailleurs des types et des institutions. Je reproduis ici la tentative de Classement qu'en propose JG :
Types féminins (une dizaine de lettres) : l'actrice (28) ; la Russe (51) ; les coquettes (52) ; les femmes, le mariage (55, 86) ; les femmes au jeu (56) ; les femmes et la société française (63) ; le gouvernement des femmes en France (107) ; les jolies femmes (110) ; la veuve au bûcher (125).
Types masculins (24 lettres) : l'aveugle (32) ; les beaux esprits et les théologiens (36) ; l'alchimiste (45) ; le fermier, le prédicateur, le poète, le vieux guerrier, l'homme à bonnes fortunes (48) ; le capucin (49) ; les orgueilleux qui parlent toujours d'eux-mêmes (50) ; deux beaux-esprits (54) ; le casuiste (57) ; esprits chagrins et relativité des jugements (59) ; les auteurs (66) ; l'homme de robe (68) ; le décisionnaire (72) , le grand seigneur (74) ; les Espagnols (78) ; gens taciturnes et diseurs de riens (82) ; le visiteur français (87) ; grands seigneurs français (88) ; un ami des Jésuites (101) ; le fondeur (111) ; le géomètre (144) ; l'antiquaire (142) ; le médecin de province (143) ; deux savants (144) ; le savant (145).
Des Institutions (31 lettres) : Le théâtre (28) ; les Quinze-vingts (32) ; les cafés (36) : les oraisons funèbres (40) ; le mariage (55) ; le jeu (56) ; les industries de Paris (58) ; l'état religieux (61) ; les charmes de la société française (63) ; la fureur des livres (66) ; l'Académie française (73) ; 'Espagne (78) ; les palais de justice (66) ; la haute noblesse (88) ; le point d'honneur (90) ; l'inconstance de la fortune (98) ; la mode (99) ; les emprunts français à l'étranger (100) ; le gouvernement des femmes en France (107) ; les journaux (108) ; l'Université de Paris (109) ; les pensions (124) ; les nouvellistes (130) ; les effets sur système de Law (132 138, 146) ; les bibliothèques (133 à 137).
L'attention semble se polariser peu à peu sur trois problèmes : que faire des femmes ? ; que faire des clercs ? ; que faire de l'esprit et du savoir ?
Deux institutions échappent à la satire : les invalides (lieu de l'humanité et de l'exercice civil de la Justice), les parlements (lieu de la vérité).
[à Suivre ...]