Lundi 27 avril 2009

La Satire dans les Lettres persanes



C'est son caractère satirique qui a sans doute le plus contribué à la postérité des Lettres persanes, et c'est encore sous cet angle qu'il est lu, ou tout au moins étudié : les lettres satiriques se laissant détacher de l'ensemble auxquelles elles appartiennent pour vivre leur propre vie dans les manuels de littérature. Sans minimiser l'importance de cette veine, et l'admiration que l'on doit avoir pour la virtuosité du discours satirique, ce serait cependant une erreur de s'en tenir là. La satire risque de masquer le sérieux, et parfois la gravité, du livre, pris dans son ensemble. Un tel lecteur, pris par le charme, n'irait guère au-delà de la deuxième moitié du recueil, à partir de laquelle la tonalité change assez nettement. Le lecteur qui va au-delà des lettres 89 et 90, sur le « point d'honneur » éprouve le sentiment d'un assombrissement, d'une gravité plus soutenue à mesure qu'il avance. En fait, les lettres satiriques se répartissent assez équitablement des lettres 1 à 80 puis des lettres 81 à 161. Cependant, les lettres les plus brillantes se trouvent plutôt dans la première partie (la plus lue). Dans cette partie se trouvent également des séquences satiriques assez massives : on trouve 16 lettres dans cet esprit entre les lettres 44 et 68 (44, 45, 48, 52, 54, 56 à 59, 61, 63, 66, 68). Ensuite, on doit affronter des réflexions sérieuses, et parfois des séries assez massives (la séquence 112 à 122 sur la dépopulation, la séquence 133 à 137 sur les bibliothèques, la sanglante tragédie finale). Cependant, Montesquieu n'abandonne pas la satire, puisqu'il en maintient la présence jusqu'au bout du cycle occidental (128, 142 à 145). L'effet d'assombrissement reste malgré tout, comme un effet de la structure du recueil.


Dans la manière dont ces lettres se répartissent dans le recueil, il semble hasardeux d'y chercher une logique. Les lettres sur le géomètre (128) ou sur le médecin de province (143) n'ont pas tellement de raison de se trouver plutôt à la fin qu'au début. Il semble que ce qui importe à Montesquieu c'est de maintenir jusqu'au bout le principe d'entrecroisement des discours philosophiques et satiriques jusqu'au bout. L'effet d'assombrissement provenant alors de la noirceur des énoncés réflexifs, et de la moindre capacité des énoncés satiriques à les contrebalancer (et aussi du moindre éclat de la satire).


La satire est liée profondément à la manière dont Montesquieu agence son dispositif narratif, en construisant la fiction d'un regard étranger. A de rares exceptions près (lettres 44, 125) la satire porte sur l'Occident. Elle est la forme du regard persan sur nos mœurs, qui se trouve capable de voir juste à partir d'une extériorité feinte, d'une incompréhension apparente qui empêche de percevoir les liaisons. Le dispositif repose en fait sur l'insertion dans le monde occidental d'un regard prétendument ignorant, naïf, idiot si l'on veut, qui renvoie en fait, par delà les coutumes et les habitudes prises, à l'idée que le siècle classique se fait d'une raison naturelle, qui perçoit le monde en deçà ou à côté des déformations culturelles. C'est à partir de cette extériorité construite que l'Occident retrouve sont étrangeté, sa bizarrerie et son incongruité. La satire est l'endroit par excellence où le regard persan à pour fonction de nous rendre étrange et étranger le familier, et de fabriquer une sorte d'exil intérieur. Inversement, comme l'œil ne peut se voir lui-même, ce regard satirique ne peut pas se porter sur l'Orient, ce qui manifeste, à côté de la possibilité d'une distance prise, de la force d'entraînement des points de vue familier. Les persans nous montrent deux choses : le familier repose sur des illusions, et ces illusions il est très difficile de s'en déprendre.


On trouvera là un des points d'appui entre la structure du récit (la fragmentation des lettres) et ses fonctions : la satire repose sur la construction de points de vue qui imitent la subjectivité. La satire est la forme nécessairement paradoxale du discours exotique. En feignant la distance à l'égard de son objet, la satire peut produire l'impression d'étrangeté familière qui a fait le succès des Lettres persanes. C'est également dans sur la forme épistolaire que se construit l'effet satirique, qui isole des traits, qui découpe le réel en fragments déconnectés, qui restent aveugles aux liens et aux rapports qui pourraient empêcher de percevoir l'absurde. La lettre devient en cela la forme-sens de la satire.


Pour se repérer dans ces discours, nécessairement peu ordonnés par eux-mêmes, puisqu'ils reposent sur la dé-liaison et qu'ils produisent du non-sens, on peut s'appuyer sur la rapide typologie que propose Jean Goldzink.


La satire peut porter sur des individus, réels ou fictifs. Le texte passe ainsi des personnages historiques (Louis XIV, dans les lettres 24, 37, 92 ; le pape, 24, 29 ; l'ambassadeur de Perse à Paris, 91 ; Law, 138, 146 ; et quelques autres) à des personnages fictifs (actrice, 28 ; alchimiste, 45 ; vieilles coquettes, 52, etc.) Lorsqu'il prend le chemin de la satire, Montesquieu n'en fait jamais une affaire personnelle. Il ne règle jamais aucun compte personnel. Les individus visés sont des personnages publics, facilement identifiables, dont les discours qu'ils permettent de tenir recherchent, sous l'identité, quelque chose comme des principes généraux ou généralisables. En ce sens, on pourrait aller vers la logique des types. Cependant, il faut aussi prendre garde à autre chose. Le discours satirique est fort ancien, et il compte déjà parmi les formes les mieux répertoriées dans l'Antiquité. Ce qui singularise Montesquieu, c'est que le discours satirique ne se referme pas sur des questions strictement morales ou individuelles. Les défauts et les vices qui font l'objet du rire, en passant dans le dispositif qui en fait voir le ridicule, suivent généralement une tendance, que les textes expliqués ont montrée : ils sont reliés à des mœurs qui entrent en rapport avec l'organisation politique de l'Etat. On en trouve une première indication dans la structure, à grande échelle, de ces énoncés. La satire s'étend de la lettre 24 (sur la puissance du roi et la puissance du pape) à la lettre 146 (les effets du système de Law). Elle est donc encadrée par des lettres qui sont essentiellement politiques. Les désordres représentés par la satire sont donc à relier avec des désordres politiques, qui concernent le sommet de l'Etat. Ainsi, lorsqu'il est question de personnes identifiées, on est conduit à percevoir non des individus seulement, mais, incarnées en eux, des structures politiques. Le Roi, tout comme les femmes ou les clercs, sont moins présents ici comme des individus ou des types moraux, que comme les éléments dispersés, mis en désordre, d'un système politique.


La satire envisage par ailleurs des types et des institutions. Je reproduis ici la tentative de Classement qu'en propose JG :


Types féminins (une dizaine de lettres) : l'actrice (28) ; la Russe (51) ; les coquettes (52) ; les femmes, le mariage (55, 86) ; les femmes au jeu (56) ; les femmes et la société française (63) ; le gouvernement des femmes en France (107) ; les jolies femmes (110) ; la veuve au bûcher (125).


Types masculins (24 lettres) : l'aveugle (32) ; les beaux esprits et les théologiens (36) ; l'alchimiste (45) ; le fermier, le prédicateur, le poète, le vieux guerrier, l'homme à bonnes fortunes (48) ; le capucin (49) ; les orgueilleux qui parlent toujours d'eux-mêmes (50) ; deux beaux-esprits (54) ; le casuiste (57) ; esprits chagrins et relativité des jugements (59) ; les auteurs (66) ; l'homme de robe (68) ; le décisionnaire (72) , le grand seigneur (74) ; les Espagnols (78) ; gens taciturnes et diseurs de riens (82) ; le visiteur français (87) ; grands seigneurs français (88) ; un ami des Jésuites (101) ; le fondeur (111) ; le géomètre (144) ; l'antiquaire (142) ; le médecin de province (143) ; deux savants (144) ; le savant (145).

Des Institutions (31 lettres) : Le théâtre (28) ; les Quinze-vingts (32) ; les cafés (36) : les oraisons funèbres (40) ; le mariage (55) ; le jeu (56) ; les industries de Paris (58) ; l'état religieux (61) ; les charmes de la société française (63) ; la fureur des livres (66) ; l'Académie française (73) ; 'Espagne (78) ; les palais de justice (66) ; la haute noblesse (88) ; le point d'honneur (90) ; l'inconstance de la fortune (98) ; la mode (99) ; les emprunts français à l'étranger (100) ; le gouvernement des femmes en France (107) ; les journaux (108) ; l'Université de Paris (109) ; les pensions (124) ; les nouvellistes (130) ; les effets sur système de Law (132 138, 146) ; les bibliothèques (133 à 137).


L'attention semble se polariser peu à peu sur trois problèmes : que faire des femmes ? ; que faire des clercs ? ; que faire de l'esprit et du savoir ?


Deux institutions échappent à la satire : les invalides (lieu de l'humanité et de l'exercice civil de la Justice), les parlements (lieu de la vérité).


Il ne saurait être question ici d'envisager une étude stylistique de la satire chez Montesquieu. Cela relève d'études de détail et d'explications de textes.


On peut s'attacher à quelques remarques concernant la portée de cette écriture satirique. Ces 70 lettres présentent une certaine image du monde, qui, conformément à la logique de l'écriture satirique, est peuplé de pantins soumis à des impératifs absurdes ou fous, qui semblent agir sans se poser jamais la question du sens et des valeurs, dans un étrange et singulier désordre. Comme le note JG, les personnages occidentaux prennent l'artifice pour la nature, le masque pour la vérité. « Chacun se trouve emprisonné dans une conduite prédéterminée, dictée par une logique sociale aveugle ».


Le monde occidental, vu par le regard de la satire, est un monde fait de mouvements permanents, d'agitations, de changements permanents, et apparemment insensés. Ces mouvements entrent en écho avec les bouleversements sociaux et politiques du système de Law (132, 138, 146). Derrière la satire, si l'on peut dire, il y a un effort pour élaborer la conception d'un ordre qui rende compte de ces mouvements agités, et qui affronte sans doute l'inquiétude face à ces désordres, à cette histoire en mouvement qui semble glisser vers le despotisme.


Mais le discours satirique reste problématique : il ne permet pas de penser le monde, et ne peut qu'inviter à déplacer le regard depuis la satire des mœurs, vers la compréhension du politique, comme l'indiquent les lettres commentées. Si on s'en tient au discours satirique, qui tend à devenir autonome, les mœurs sont rabattues sur l'axe du désordre, de l'incohérence et de l'absurdité, ce qui ne peut pas être le dernier mot de Montesquieu.



Le discours satirique se présente comme le premier moment d'une réflexion sur la liberté, et d'un processus de libération, qui doit se prolonger en échappant à l'enfermement satirique. L'intelligence est libératrice, et son premier geste est de se défaire de ce qui empêche de connaître : les préjugés, les certitudes traditionnelles, les prestiges. Ce premier mouvement est négateur. Il faut démasquer les fausses prétentions, les fanatismes et les superstitions, en les couvrant de ridicule. L'étonnement d'Usbek et Rica oblige les Français à s'étonner à leur tour. Le texte fabrique ainsi le caractère insensé des usages, des coutumes et des croyances. Cette étrangeté conduit à se demander quel est leur sens et leur raison. Ainsi, la relativité apparente du sens et du non sens éclate. Les Lettres mettent en scène cette possibilité de se défaire des scléroses anciennes, de cesser d'être dupe. Mais, il faut s'arracher à la contemplation de notre sotte futilité, pour ouvrir la voie d'une pensée possible, que le texte ne fait encore qu'esquisser, tout en la rendant nécessaire. L'Occident ne peut plus vivre tranquillement de ces certitudes.


Ce qui prime cependant, sur le versant satirique, c'est le portrait d'une société, celle de la Régence (mais diffère-t-elle tellement de la nôtre ?) où prime le masque, le mensonge et la feinte. Ce qui apparaît comme vrai, c'est la comédie : la religion se réduit à des cérémonies creuses, la majesté du roi n'est que magie, l'esprit du monde se réduit à d'absurdes grimaces. L'ironie à beau jeu de saisir toutes les contradictions de l'être et du paraître. Vu ainsi, le monde sonne faux. Mais le dessin de Montesquieu n'est pas de s'en tenir au constat de cette facticité. La satire ouvre la possibilité d'un examen libre. Mais, dans ce premier moment, elle exerce sa puissance de manière négatrice. Deux voies s'ouvrent : celle de la révolte, qui ne soufflera dans le texte que sur le versant Oriental et dans le contexte du despotisme (Roxanne), et cette rébellion restera foncièrement ambiguë (elle reconnaît paradoxalement l'ordre qu'elle dénonce). L'autre, c'est celle de la pensée du politique, et, peut-être, de la réforme. C'est celle-là qui nourrit la réflexion politique, essentiellement, des Lettres persanes.

- Publié dans : L'Orient des Lumières (L2)
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