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COURS ET DETOURS








Explication : La Bruyère, Caractères, « De la mode », n° 2.
Voir Etudes littéraire, page 103 et suivantes.
Le fleuriste a un jardin dans un faubourg : il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher ; vous le voyez planté, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vu si belle, il a le cœur épanoui de joie ; il la quitte pour l’Orientale, de là il va à la Veuve, il passe au Drap d’or, de celle-ci à l’Agathe, d’où il revient enfin à la Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s’assit, où il oublie de dîner ; aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées ; elle a un beau vase ou un beau calice : il la contemple, il l’admire. Dieu et la nature sont en cela tout ce qu’il n’admire point, il ne va pas plus loin que l’oignon de sa tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée ; il a vu des tulipes.
La Bruyère, Caractères, « De la mode », n°2.
Les remarques suivantes reprennent l’essentiel de celles proposées dans les Etudes littéraires, auxquelles quelques autres viennent s’ajouter.
Eléments à utiliser en introduction :
Présentation et situation
Le texte se présente comme un portrait attaché à un propos moraliste (connaissance des mœurs et édification par la satire des ridicules). Ce portrait est celui d’un type, il fonctionne comme exemple (lien du particulier au général).
Il s’insère dans une section consacrée à la mode (en donner les éléments) Le fleuriste est le premier d’une série de « curieux » : relier le portrait aux éléments généraux et définitoires du premier alinéa.
Un ordre des Caractères ?
Une place de La Bruyère dans le projet moraliste ?
Organisation : Le passage trouve son unité dans celle de son objet, il va du fleuriste à la fleur ; un parcours se boucle, qui indique le « devenir plante » du curieux. Deux moments se suivent : le premier suit la journée de l’amateur, en prenant la forme d’un récit où prévaut la répétition (itération) ; le second fait entendre la voix du moraliste, où le jugement se superpose explicitement à l’objet. Le passage pivote ainsi autour d’une charnière : « il la contemple, il l’admire ». En fait, l’intention moraliste préside au récit (elle lui donne sa forme), et, d’une certaine manière, la manie du fleuriste contamine le propos moraliste.
[Des éléments d’organisation plus précis seront donnés ensuite, dans le mouvement de la lecture]
Projet de lecture :
Ce portrait est un miroir. La distance que suppose l’intention moraliste est rendue inquiète par une identification possible : la mise en scène du ridicule et de la petitesse (le retour du même, l’enfermement dans l’étroit, la réduction de soi, le transfert de l’être vers l’avoir, la réification) n’écarte pas tout communauté, cette humanité bête est aussi la mienne. Entre les deux plans (l’autre étroit et le moi inquiet) passe le plan de l’esprit (spiritualité) et de la grâce : l’écriture virtuose par laquelle le récit transfigure l’inquiétude qui le travaille et par laquelle le moralisme chrétien se replie sur un aristocratisme conjuratoire.
Explication linéaire :
« Le fleuriste a un jardin dans un faubourg ».
Le passage s’ouvre sur une désignation de l’objet représenté, où l’identité individuelle se dissout dans la manie, dans le trait auquel tout l’être se résume. « Fleuriste » n’est pas « jardinier » (ou un autre terme que l’on pourrait trouver là), et le mot choisi manifeste l’identification avec la fleur sur laquelle repose une part importante de la signification du passage. Du début à la fin, on passe ainsi singulièrement de l’homme à l’objet de sa passion (« le fleuriste », « des tulipes »), conformément à la métamorphose que développe la description centrale.
L’écriture de cette ouverture est nettement objective, apparemment neutre. Elle laisse cependant paraître une série de distorsions qui déjouent subtilement les attentes, par lesquelles une autre voix, un autre ton se font entendre (ironie). A l’attente d’un discours sur l’être (ce qu’est le fleuriste) se substitue un propos sur l’avoir (il a un jardin).
Le rapport du fleuriste au jardin suggère une association convenue (lien avec le propos général : « de la mode »). Nous sommes en présence d’une variété, ainsi localisée, de curieux.
Le jardin : interviennent ici des harmoniques culturelles. Une tradition épicurienne (le retrait où penser, où parler entre amis) et l’hortus conclusus (abri clos de la conversation spirituelle ou amoureuse). Le jardin comme reflet de la structure du monde et la recréation artificielle d’un Eden. Ici, le grand et le noble se rétrécit : seuls paraissent les aspects factuels les plus pauvres. Indice de la réduction qui travaille tout le passage.
Le faubourg marque la distance de l’objet décrit avec toute urbanité (solitude et sortie de la cité). Hors civilité et honnêteté (se renseigner sur l’honnête homme du XVIIe siècle).
La figure de la clôture (celle du jardin), qui n’est pas l’abri d’une richesse, mais l’enfermement dans l’étroit, rythme également le mouvement du temps qui s’ouvre pour se refermer aussitôt sur lui-même : « il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher ».
Sons : bourg/court. La mise en place de la réitération phonique appuie sur le motif thématique de la répétition du même. Déploiement de l’automatisme (la perte de la spiritualité comme liberté) sur le plan sonore (forme-sens).
L’homme pressé (la course) : signe de l’ineptie. L’homme qui s’agite : désaccordé à son essence, incapable de la « remplir ». Le faux bien et le désir/au vrai bien et la félicité, qui se signale par la quiétude, le repos.
Le temps de la journée se déploie comme cyclique : c’est le retour du même (présent itératif), perversion du modèle religieux (le règlement de la journée), absorption entière du moi dans le déterminisme ; isolement du passionné : il est en dehors des rythmes du monde ; devenir plante (chose) qui se développe dans la phrase suivante.
« Vous le voyez planté, et qui a pris racine ».
Le spectacle donné à voir (mise en scène et participation), l’exagération (hyperbole) ; le jeu sur les mots (syllepse). L’homme devient fleur, le curieux devient l’objet de sa passion. Les attendus du premier mot (« fleuriste ») et le rythme circulaire de la course solaire se déploient ici dans le jeu sur « planté » (être immobile, être plante), « prendre racine au milieu de ses tulipes ». Cela réveillera les valeurs, plus loin, d’« épanoui ». Le « caractère » comme absence à soi-même et à l’humanité. A contrario, l’écriture comme présence de soi (du moi moraliste).
Le tour « et qui »
La Solitaire
La pause (premier mouvement : aller vers l’objet privilégié : l’Unique).
Ouverture des jeux sur les noms des tulipes : la première bien-aimée. La fleur femme. La Solitaire comme portrait du fleuriste (solitude, singularité).
A l’intérieur du mouvement de la journée, qui structure le texte clos sur lui-même ainsi que le micro récit mis en scène, apparaît un second mouvement : la précipitation vers une stase, un arrêt contemplatif, qui précède un second mouvement de détour, qui accentuera la circularité de la scène par le retour vers l’objet privilégié.
« il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie ».
Pantomime : la phrase mime la gestuelle : purs mouvements sans intériorité. Parataxe.
Sens : grands yeux, voit de plus près, l’a jamais vue. Myopie et ridicule (voir et s’aveugler)
Joie : beauté/Cœur épanoui. Réduction de l’âme au presque rien. Disproportion. Discours moraliste : le faux bonheur que l’on se donne/vrai bonheur que l’on reçoit (la grâce).
Fleur aimée et homme planté. Effusion et fusion. Intensité paroxystique et ridicule (« si belle »).
Après la contemplation, le détour et le retour : « il la quitte pour l’Orientale, de là il va à la Veuve, il passe au Drap d’or, de celle-ci à l’Agathe, d’où il revient enfin à la Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s’assit, où il oublie de dîner »
Circularité et économie du plaisir. Butiner (fleuriste insecte : verbes de mouvement et parataxe : « quitte », « va », « passe » « revient » / « se fixe ») et revenir à l’objet préféré afin d’arriver au comble de la jouissance : de la solitaire à la solitaire.
« quitter pour » : registre amoureux. Figure de l’infidélité amoureuse : le jardin harem.
Un parcours poétique : les sons comme mime du plaisir des yeux. Dominante [a], écho de la finale de « joie ». le « or » à l’initiale de l’ « Orientale » et à la finale de « drap d’or », comme variation de l’initiale de Solitaire. Harmonie qui traduit à l’oreille le plaisir du spectacle.
Emphase des noms de fleurs. Valeurs morales.
Orientale : exotisme et érotisme (Mille et unes nuits). Orient de comédie (celui du Bourgeois gentilhomme)
La Veuve : type littéraire (La Fontaine et la jeune veuve, Célimène du Misanthrope).
Drap d’or : la fleur doit son nom à la rencontre du camp du drap d’or.
Agathe : nom de femme (bonté) et anthropomorphisme d’un désir pervers. L’homme devient plante, la fleur devient femme.
« où il se fixe, où il se lasse, où il s’assit, où il oublie de dîner »
Le point fixe : réitération du « où » initial. Parallélisme des structures (où il se ». Du rythme (4/4/4/4). L’épuisement de soi dans la jouissance.
Rupture : le dîner. Trivialité et chute de l’hyperbate. Le manque : pas de sens de la société.
Le point de vue du fleuriste :
« aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées ; elle a un beau vase ou un beau calice : il la contemple, il l’admire ».
Description technique (terminologie jargonnante). Description de la fleur et du regard : un corps aimé. Syllepses : bordée, huilée. A pièces emportées : le sens ? Le vase : corolle et organe sexuel. Calice : vers le religieux.
Répétition : contemplation, admiration. Lire les nuances.
Récapitulation
Le portrait d’un curieux ridicule comme dévoiement : l’humain devient chose, l’être se donne sur le mode de l’avoir et du discontinu. Annonce de l’amour de la créature en lieu et place de l’amour pour le Créateur.
La forme fait entendre la voix dénonciatrice par une écriture virtuose, mais cela témoigne aussi d’une proximité inquiétante du fleuriste et du moraliste.
« Dieu et la nature sont en tout cela ce qu’il n’admire point ».
Le point de vue moraliste. Apparition en rupture (asyndète). Le sens (l’esprit) de la scène dévoilé : Dieu est le lieu où doit se reporter l’admiration. Confusion des ordres : la créature à la place de … les formules négatives
Reprise et rupture : admirer, ne pas admirer. Deux valeurs : aimer, reconnaître dans sa grandeur.
La leçon est négative et sous-entendue (le devoir admirer).
La vision aveugle du fleuriste. Idolâtrie.
« Il ne va pas plus loin que l’oignon de sa tulipe ». Courte vue et étroitesse. Chute des registres. Formes négatives.
Entrée du thème de la valeur, ici traduite sur le mode monétaire (argent et transaction) et social.
La mode comme valorisation de ce qui n’a pas en soi de valeur : variations et inversions (mille écu/pour rien ; négligées, auront prévalu). Lien avec le thème de la section (reprendre). Inconstance et inconsistance : celles de l’humain. La double valeur de l’humain comme structure de la clausule :
Dire en même temps l’être et le devoir être : « cet homme raisonnable » : comme définition non effectuée qui renvoie à l’antiphrase (il devrait l’être, il ne l’est pas).
« qui a une âme, un culte et une religion » : en lieu et place, les tulipes.
Fatigué, affamé, mais fort content de sa journée.
Retour sur le début, le texte se replie ; épuisement comme satisfaction des exigences de l’humain. L’aventure humaine réduite à presque rien : « il a vu des tulipes ». le contentement d’un être rempli de néant.
Conclusion.
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