Platon, mimesis 2
Platon, La République, Livre X
Le déficit ontologique de l’imitation
Nous avons donc à considérer maintenant la tragédie et Homère qui en est le père (699), puisque nous entendons certaines personnes dire que les poètes tragiques sont 598e versés dans tous les arts, dans toutes les choses humaines relatives à la vertu et au vice, et même dans les choses divines; il est en effet nécessaire, disent-elles, que le bon poète, s'il veut créer une belle oeuvre, connaisse les sujets qu'il traite, qu'autrement il ne serait pas capable de créer. Il faut donc examiner si ces personnes, étant tombées sur des imitateurs de ce genre, n'ont pas été 599 trompées par la vue de leurs ouvrages, ne se rendant pas compte qu'ils sont éloignés au troisième degré du réel, et que, sans connaître la vérité, il est facile de les réussir (700) (car les poètes créent des fantômes et non des réalités), ou si leur assertion a quelque sens, et si les bons poètes savent vraiment ce dont, au jugement de la multitude, ils parlent si bien.
Parfaitement, dit-il, c'est ce qu'il faut examiner.
Or, crois-tu que si un homme était capable de faire indifféremment et l'objet à imiter et l'image, il choisirait de consacrer son activité à la fabrication des images, et mettrait cette occupation au premier plan de sa vie, comme s'il n'y avait pour lui rien de meilleur?
599b Non, certes.
Mais s'il était réellement versé dans la connaissance des choses qu'il imite, j'imagine qu'il s'appliquerait beaucoup plus à créer qu'à imiter, qu'il tâcherait de laisser après lui un grand nombre de beaux ouvrages, comme autant de monuments, et qu'il tiendrait bien plus à être loué qu'à louer les autres (701).
Je le crois, répondit-il, car il n'y a point, dans ces deux rôles, égal honneur et profit.
Donc, pour quantité de choses, n'exigeons pas de comptes d'Homère ni d'aucun autre poète; ne leur 599c demandons pas si tel d'entre eux a été médecin, et non pas seulement imitateur du langage des médecins, quelles guérisons on attribue à un poète quelconque, ancien ou moderne, comme à Asclépios, ou quels disciples savants en médecine il a laissés après lui, comme Asclépios a laissé ses descendants. De même, à propos des autres arts, ne les interrogeons pas, laissons-les en paix. Mais sur les sujets les plus importants et les plus beaux qu'Homère entreprend de traiter, sur les guerres, le commandement des armées, l'administration des cités, l'éducation de l'homme, il est peut-être juste de l'interroger 599d et de lui dire : « Cher Homère, s'il est vrai qu'en ce qui concerne la vertu tu ne sois pas éloigné au troisième degré de la vérité - ouvrier de l'image, comme nous avons défini l'imitateur - si tu te trouves au second degré (702), et si tu fus jamais capable de connaître quelles pratiques rendent les hommes meilleurs ou pires, dans la vie privée et dans la vie publique, dis-nous laquelle, parmi les cités, grâce à toi s'est mieux gouvernée, comme 599e grâce à Lycurgue, Lacédémone, et grâce à beaucoup d'autres, nombre de cités grandes et petites? Quel État reconnaît que tu as été pour lui un bon législateur et un bienfaiteur (703) ? L'Italie et la Sicile ont eu Charondas (704), et nous Solon, mais toi, quel État peut te citer? Pourrait-il en nommer un seul?
Je ne le crois pas, répondit Glaucon; les Homérides eux-mêmes n'en disent rien. 600 Mais quelle guerre mentionne-t-on, à l'époque d'Homère, qui ait été bien conduite par lui, ou par ses conseils?
Aucune.
Cite-t-on alors de lui, comme d'un homme habile dans la pratique, plusieurs inventions ingénieuses concernant les arts ou les autres formes de l'activité, ainsi qu'on le fait de Thalès de Milet et d'Anacharsis le Scythe (705)?
Non, on ne cite rien de tel.
Mais si Homère n'a pas rendu de services publics dit-on au moins qu'il ait, de son vivant, présidé à l'éducation de quelques particuliers, qui l'aient aimé au point de s'attacher à sa personne, et qui aient transmis à la 600b postérité un plan de vie homérique, comme ce fut le cas de Pythagore, qui inspira un profond attachement de ce genre (706), et dont les sectateurs nomment encore aujourd'hui pythagorique le mode d'existence par lequel ils semblent se distinguer des autres hommes?
Non, là encore, on ne rapporte rien de pareil; car Créophyle (707), le compagnon d'Homère, encourut peut-être plus de ridicule pour son éducation que pour son nom, si ce qu'on raconte d'Homère est vrai. On dit, en effet, que 600c ce dernier fut étrangement négligé de son vivant par ce personnage.
On Le dit, en effet. Mais penses-tu, Glaucon, que si Homère eût été réellement en état d'instruire les hommes et de les rendre meilleurs - possédant le pouvoir de connaître et non celui d'imiter - penses-tu qu'il ne se serait pas fait de nombreux disciples qui l'auraient honoré et chéri? Quoi ! Protagoras d'Abdère, Prodicos de Céos et une foule d'autres arrivent à persuader leurs contemporains, en des entretiens privés (708), qu'ils ne pourront 600d administrer ni leur maison ni leur cité, si eux-mêmes ne président à leur éducation, et pour cette sagesse se font si vivement aimer que leurs disciples les porteraient presque en triomphe sur leurs épaules (709) - et les contemporains d'Homère, si ce poète avait été capable d'aider les hommes à être vertueux, l'auraient laissé, lui ou Hésiode, errer de ville en ville en récitant ses vers ! ils ne se seraient pas attachés à eux plus qu'à tout l'or du monde ! ils ne les auraient pas forcés de rester auprès d'eux, dans leur pays, ou, s'ils n'avaient pu les persuader, ils ne les auraient 600e pas suivis partout où ils allaient, jusqu'à ce qu'ils en eussent reçu une éducation suffisante?
Ce que tu dis là, Socrate, me paraît tout à fait vrai.
Or donc, poserons-nous en principe que tous les poètes (710), à commencer par Homère, sont de simples imitateurs des apparences de la vertu et des autres sujets qu'ils traitent, mais que, pour la vérité, ils n'y atteignent pas : semblables en cela au peintre dont nous parlions tout à l'heure, qui dessinera une apparence de cordonnier, 601 sans rien entendre à la cordonnerie, pour des gens qui, n'y entendant pas plus que lui, jugent des choses d'après la couleur et le dessin?
Parfaitement.
Nous dirons de même, je pense, que le poète applique à chaque art des couleurs convenables, avec ses mots et ses phrases, de telle sorte que, sans s'entendre lui-même à rien d'autre qu'à imiter, auprès de ceux qui, comme lui, ne voient les choses que d'après les mots, il passe - quand il parle, en observant la mesure, le rythme et l'harmonie, soit de cordonnerie, soit d'art militaire, soit 601b de tout autre objet - il passe, dis-je, pour parler fort bien, tant naturellement et par eux-mêmes ces ornements ont de charme ! Car, dépouillées de leur coloris artistique, et citées pour le sens qu'elles enferment, tu sais, je pense, quelle figure font les oeuvres des poètes (711), puisque aussi bien tu en as eu le spectacle (712).
Oui, dit-il.
Ne ressemblent-elles pas aux visages de ces gens qui n'ont d'autre beauté que la fleur de la jeunesse, lorsque cette fleur est passée?
C'est tout à fait exact.
Or çà ! donc, considère ceci : le créateur d'images, l'imitateur, disons-nous, n'entend rien à la réalité, il ne 601c connaît que l'apparence, n'est-ce pas?
Oui.
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