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Cours et détours

Un article de Raymond Trousson (première partie)

25 Octobre 2008 , Rédigé par Doc Martine Publié dans #Lumières et libertinage (L3)

LIBERTINS, LIBERTINAGE

par RAYMOND TROUSSON

 

Ce qu'il est convenu d'appeler le libertinage connut au XVIIIe siècle un surprenant succès. Ce genre littéraire, dont le premier chef-d’œuvre, avec Les Égarements du cœur et de l'esprit de Crébillon fils, paraît en 1736 et le dernier en 1782 avec Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, a séduit nombre d'auteurs, célèbres ou non : Duclos, Godard d'Aucour, La Morlière, Voisenon, Boyer d'Argens, Fougeret de Monbron, Chevrier, Dorat, Andréa de Nerciat, Vivant Denon et quelques autres. Peut-être convient-il de s'interroger sur le phénomène de la société et du roman libertins, qui fut en effet caractéristique d'un siècle et d'essayer d'en dégager les lignes de force, les dominantes et les constantes — bref, de tracer quelques grandes avenues dans l'ensemble de la thématique pour en faire apparaître les aspects principaux et montrer comment et pourquoi elle fut l'une des plus importantes dans l'univers intellectuel, social et sentimental qui précède la Révolution française.

 

Un peu d'histoire

Emprunté au latin libertinus, l'affranchi, que le droit romain opposait à l'homme libre, le terme apparaît pour la première fois en français sous la plume de Calvin et désigne alors des dissidents issus des sectes protestantes du nord de la France. Il leur reproche de tenir les religions révélées pour des impostures humaines, de soutenir qu'il n'est de morale que celle de la nature, et d'interpréter à leur gré la parole sacrée. Non contents de blasphémer de la sorte, ils pratiquent encore une scandaleuse liberté de moeurs reposant sur la négation du péché et complètent cet anarchisme moral par l'appel à la communauté des biens. Ces libertins le sont donc à la fois sur le plan intellectuel et sur le plan des moeurs. Le déviationnisme religieux se voit ainsi très tôt associé à la dépravation des comportements et à la promiscuité, voire même à des tendances anarchistes redoutables à l'ordre social.

   Le sens s'élargissant rapidement, libertin et athée ne tardent pas à devenir synonymes. Athées et matérialistes sont confondus : le libertin n'est plus seulement le membre d'une secte, mais tout esprit irréligieux.

   Cette signification péjorative s'accentue au cours du XVIIe siècle, où se développe, dans la spéculation philosophique, le mouvement dit "libertin", regroupant autour du poète Théophile de Viau ou de Cyrano de Bergerac, des athées, des déistes et des libres penseurs. Ce sont eux que dénonce Bossuet par exemple ou, ironiquement, Molière dans Tartuffe. C'est aussi le portrait de Don Juan, émancipé de l'Église et bafouant toute morale. Parce que l'impiété est source d'immoralité, le libertin d'esprit est donc en même temps un libertin de moeurs, un débauché et un dépravé, puisque l'incroyant ne saurait avoir de morale.

   Cependant le protestant Pierre Bayle, en 1683, dans les Pensées diverses sur la comète, vient rompre cette antique alliance entre religion et morale en soutenant que les athées eux-mêmes peuvent être vertueux. Bayle séparait ainsi religion et éthique, libertinage d'esprit et libertinage de moeurs. Après lui, le libertin, l'esprit fort, le libre penseur deviendront ceux qu'on appellera les "philosophes", et le libertinage désignera, à travers des acceptions de plus en plus indécises, toute frivolité ou dérèglement du comportement, évoquera dévergondage et dissipation. Au lendemain de la mort de Louis XIV, en 1715, les libertins de la Régence illustreront la propension à la débauche plutôt qu'une attitude philosophique de contestation.


Vous avez dit libertin?

L'histoire du terme le montre assez : dès le XVIe siècle ont été associés les concepts d'impiété et d'immoralité, soit de dévergondage intellectuel et de dévergondage des moeurs.

   À laquelle de ces tendances rattacher, au XVIIIe siècle, le roman dit libertin? Si l'on réduit le libertinage au courant de pensée impie défini au siècle précédent, on retrouve la conception originaire d'un lointain XVIe siècle, la revendication de la liberté de pensée. Mais cette définition présente un inconvénient sérieux.

   En effet, ramener le libertinage dans la ligne d'un rationalisme militant revient à faire disparaître comme secondaire tout élément érotique et à assimiler la plupart des grands auteurs du XVIIIe siècle, Montesquieu, Diderot, Voltaire et bien entendu Sade. Le libertinage littéraire se réduirait ainsi à une fiction prétexte à dévoiler un au-delà idéologique. Ce n'est pas le roman qui est libertin, mais la philosophie libertine qui emprunte les apparences du roman.
   Toutefois, surtout à la fin du XVIIe siècle, le mot, on l'a vu, s'est allégé de sa portée religieuse et contestataire pour connoter surtout une dépravation morale, la recherche du plaisir.
   Si le libertinage renvoie à la dépravation des moeurs, à l'exaltation de la chair, le rattachera-t-on alors à la longue tradition des conteurs grivois, quitte à remonter jusqu'aux grossiers fabliaux du Moyen Âge? C'est alors négliger le problème de l'expression, car le roman galant, chez Crébillon ou Voisenon par exemple, ne renonce jamais à la décence verbale : littérature de la litote et de la périphrase, allusive et suggestive. Il existe, de Crébillon à Laclos, un "libertinage de bonne compagnie" qui opère le passage de la littérature licencieuse à la littérature de séduction.

   On s'accorde donc souvent à admettre que "le roman libertin à la française" est en effet un roman d'une élite sociale produit d'une conception aristocratique de l'existence. Loin de verser dans le licencieux, cette littérature, développe d'abord un "art de haute stratégie", roman de séduction et de tactique, qui n'a rien de commun avec les romans et les poèmes gaillards, licencieux ou érotiques. Reparaît ainsi l'importance du ton, du style, du niveau de langue. Un roman libertin veille à l'élégance de l'expression, à l'honnêteté des termes, alors que le roman licencieux ou pornographique s'abandonne à la crudité et à la vulgarité.

   Quoi qu'il en soit, sous quelque forme qu'il se présente, le libertinage, conserve quelque chose de transgressif, le libertin ne s'accomplissant qu'en infraction avec les principes censés garantir le bon fonctionnement de la société. Même réduit à l'émancipation sexuelle, au dévergondage des mœurs, il demeure une entreprise d'affranchissement, ne serait-ce que par la réhabilitation du plaisir contre les interdits sociaux et religieux: libertins et libertaires se rejoignent.
   On peut aller ainsi d'un matérialisme primaire brutalement exprimé à des conceptions plus élaborées, où la littérature du libertinage mondain s'est imposée comme la catégorie la plus prestigieuse, artistiquement la plus élaborée, psychologiquement la plus subtile, et dont Crébillon, Duclos, Denon ou Laclos offrent certes les plus belles réussites.

   Enfin, si le roman a parfois prétendu, au XVIIIe siècle, brosser le tableau de la vie humaine, reste que ce tableau se ramène souvent à la miniature représentant une aristocratie dédaigneuse et désoeuvrée dont l'évocation ne relève guère de la surenchère réaliste. Dans son Essai sur les romans, Marmontel le constate et s'en étonne : "Il est étrange que, parmi tant d'écrivains qui, dans leurs romans, ont voulu nous peindre leur siècle, il y en ait si peu qui soient sortis du cercle des moeurs libertines." C'est bien pourquoi le roman libertin se situe le plus souvent dans la mouvance du libertinage mondain, où il acquiert son statut et ses lettres de noblesse.


Le petit monde du libertin

Ce principe de la mondanité demeure ainsi celui d'une société close, régentée par des règles impératives. Le libertin lui-même n'a d'être que social, il n'existe que dans et par le groupe et n'a de psychologie que du comportement social. La mondanité est donc à la fois une réalité sociale et une projection de l'imaginaire, un mythe et un sujet littéraire.

   Les romanciers en effet trouvent matière dans la mise en scène d'une société de la fête galante dont la permissivité et l'immoralité élective les fascinent. Le milieu évoqué se donne pour homogène, celui d'une haute aristocratie attentive à se démarquer de la bourgeoisie enrichie, d'une élite qui se réclame de ses origines et de ses liens avec la Cour, elle-même perçue comme entité mythique, lointaine et prestigieuse, chargée de donner un sens à l'existence de ceux qui la composent. Les héros, désoeuvrés, sont étrangers aux problèmes matériels ou aux préoccupations économiques.

   Ils sont donc avant tout disponibles. "J'entrai dans le monde à dix-sept ans, explique Meilcour, le protagoniste des Égarements, et avec tous les avantages qui peuvent y faire remarquer. Mon père m'avait laissé un grand nom, dont il avait lui-même augmenté l'éclat, et j'attendais de ma mère des biens considérables." De même, chez Duclos, le comte de*** était "destiné par [sa] naissance à vivre à la Cour". Il n'est pas surprenant que le bourgeois soit absent de ce monde, dont l'écartent d'ailleurs son système de valeurs et sa conception du sentiment qui le rendent réfractaire au libertinage. L'aristocrate sourit dédaigneusement du bourgeois et de son respect de la vertu, le bourgeois répugne aux jeux licencieux, même en art. Un Diderot condamne chez Fragonard le badinage polisson ou l'académisme du libertinage de Boucher. Quant au peuple, s'il apparaît dans cette littérature, c'est uniquement sous ses formes domestiques – cocher, laquais, messager ou chambrière.

   Si ce monde est socialement clos, clos est aussi l'espace dans lequel il se déploie. La nature est absente. Les parties se jouent dans la ville, univers minéral, ou sous les lambris dorés des salons. Chacun y connaît tout le monde, chacun y est sous le regard des autres: on ne se demande pas si telle action est louable ou non, mais ce qu'en pensera le "public" omniprésent. L'homme du monde est sous son oeil comme jadis le dévot sous celui de Dieu. Les mêmes désoeuvrés se rencontrent bien aussi à la Comédie, à l'Opéra ou à la promenade des Tuileries, voire dans une partie de campagne, mais ces lieux n'ont pas de réalité topographique ni même décorative, ils sont de simples extensions du salon originel. À la manière des anthropologues, les romanciers cernent une société et le jeu des interrelations qui la constituent. Singulière société cependant, au biotope artificiel, dépourvue d'activité économique, prolongée par l'endogamie et qui épuise ses forces inutiles dans la futilité

   Aussi se soucie-t-on peu de pittoresque, ni de description de personnages ou de lieux. Les objets eux-mêmes, plutôt que familiers, sont fonctionnels ou symboliques : la duchesse convie à la galanterie, le sopha ou l'ottomane à la volupté, dans le boudoir les coussins remplacent les fauteuils dans un dessein non équivoque. Le seul lieu jugé digne d'une description attentive, c'est le lieu érotique, et l'on verra jusqu'à quel degré de raffinement il peut atteindre dans Point de lendemain de Vivant Denon. La Morlière s'y attarde avec complaisance. Le boudoir de Zobéide ou de Lumineuse est un piège pour les sens : lourdes tentures, cabinets de Chine, éclairage tamisé, parois revêtues de glaces et panneaux décorés d'aventures galantes, frivolités dans le goût de Boucher ou de Fragonard. Soutenu par l'image, le libertinage prend les allures d'une dévotion épicurienne, d'un culte au bonheur sensible. Les petits appartements de Lumineuse sont ordonnés comme un temple où le catéchumène admis à la contemplation de la divinité s'avance pas à pas, du péristyle au saint des saints – la chambre d'amour.

   Parcourant des cercles concentriques, de la périphérie lointaine d'une loge à l'Opéra ou de la promenade des Tuileries, l'aventure aboutit là. Peinture d'un petit monde circonscrit, d'une société élitiste. Le romancier évoque une entité nommée "le monde" ou "l'extrêmement bonne compagnie" pour en étudier le fonctionnement, le système de relations et les valeurs. Il s'occupe moins de décrire une société que de transmettre l'image que cette société prétend présenter d'elle-même.

   On parvient ainsi, non à la fresque, mais à la peinture de genre, qui prétend moins sonder la nature humaine que décrire les conduites sociales dans un cercle restreint. Dans la préface des Égarements, Crébillon prétend bien "peindre les hommes tels qu'ils sont", mais seulement tels qu'ils sont dans une certaine société abusivement offerte comme "le tableau de la vie humaine", mais qui fascine le public comme un véritable mythe.


Les personnages

Comme l'espace dans lequel ils évoluent, le nombre des acteurs du libertinage mondain est limité, à la rigueur réduit même à deux interlocuteurs comme, chez Crébillon, dans La Nuit et le moment ou Le Hasard au coin du feu. Le personnel romanesque se compose donc de types aisément identifiables plutôt que de personnages vigoureusement individualisés.

   La femme, chasseur ou gibier, est omniprésente. Quelques-unes ont passé l'âge du libertinage et, devenues sages par nécessité, se chargent d'incarner la vertu ou de représenter une autre époque tristement révolue, gardiennes de valeurs oubliées, comme Mme de Rosemonde chez Laclos.

   Simples objets du désir, les figures féminines sont le plus souvent interchangeables : le séducteur de Duclos les inventorie par classes sociales ou par caractères, comme les moralistes. En face de l'homme qui raisonne et calcule, on leur confie volontiers l'apanage de la sensibilité et par conséquent l'aptitude à la souffrance. Quitte à faire parfois peser sur elles la responsabilité de la décadence des moeurs. C'est le point de vue du comte chez Duclos : "Que les femmes ne se plaignent point des hommes, ils ne sont que ce qu'elles les ont faits."

   Si elle est vertueuse et décidée à demeurer fidèle à ses devoirs, la femme est fréquemment victime d'un jeu savamment mené dans lequel elle a cru, à tort, être capable de s'arrêter à temps. Lorsque, sous le fallacieux couvert de l'amitié et de la confiance, elles engagent une correspondance habilement sollicitée par le libertin, l'héroïne de Crébillon, dans les Lettres de la marquise de M***, la sage Mme de Syrcé chez Dorat ou la dévote Mme de Tourvel chez Laclos sont loin d'imaginer dans quels abîmes les précipitera leur imprudence. Dans de tels cas, plus elle est vertueuse, plus elle est prédisposée à son rôle de victime dans une lutte inégale. Rares sont celles qui, comme Mme de Merteuil ou la Juliette de Sade, font du libertinage une action réfléchie et une entreprise de domination.

   La femme, certes, n'est pas toujours innocente et vertueuse et, plutôt que victime des manoeuvres masculines, elle peut s'en rendre complice, mais avec un lourd handicap. Elle demeure en effet prisonnière des règles et des bienséances, tenue à la prudence : ce qui assure la gloire du séducteur fait sa déchéance. Dans Point de lendemain, Mme de T*** mène le jeune Damon où elle le souhaite sans renoncer aux apparences de la décence et, chez La Morlière, Zobéide est bien piquée que le candide Angola n'ait pas profité de la feinte classique de l'évanouissement.

   Dans l'affrontement entre les sexes, l'homme, face à l'opinion, s'avance à visage découvert, affiche ses victoires, quand la femme ne peut jouer que masquée. Elles ont donc recours, renchérit Fougeret de Monbron, à la feinte et à la ruse :

Telle est donc notre condition que, ne pouvant point obéir à nos tyrans, nous sommes contraintes d'avoir recours à la fourbe et au déguisement. […] Ils nous veulent modestes, chastes, discrètes, pieuses : nous prenons le masque de tout cela. En caressant nos maîtres, nous les étranglons.

Entre l'homme et la femme comme entre les classes sociales, l'inégalité devant l'amour et le plaisir doit engendrer un rapport de maître à esclave où la femme ne peut se défendre que par la dissimulation et l'artifice. Cette nécessité de la dissimulation, l'auteur des Liaisons dangereuses l'a subtilement analysée:

Toute convention faite entre deux sujets inégaux en force ne produit, ne peut produire qu'un tyran et un esclave; il suit […] de là que, dans l'union sociale des deux sexes, les femmes généralement plus faibles ont dû être généralement opprimées. […] Parcourez l'univers connu, vous trouverez l'homme fort et tyran, la femme faible et esclave. […] Elles sentirent enfin que, puisqu'elles étaient plus faibles, leur unique ressource était de séduire. Elles pratiquèrent l'art pénible de refuser, lors même qu'elles désiraient de consentir.

Dans la société, l'un et l'autre peuvent sembler jouer le même rôle, mais la symétrie n'est qu'apparente. Là où l'homme claironnera sa victoire, la femme doit la savourer dans le mensonge et le secret. Si l'homme aspire à la réputation d'invaincu, le femme ne peut ambitionner que celle d'invincible. "Pour y parvenir, confesse Mme de Merteuil, les hommes qui ne me plaisaient point furent toujours les seuls dont j'eus l'air d'accepter les hommages. Je les employais utilement à me procurer les honneurs de la résistance, tandis que je me livrais sans crainte à l'amant préféré. Mais, celui-là, ma feinte timidité ne lui a jamais permis de me suivre dans le monde; et les regards du cercle ont été, ainsi, toujours fixé sur l'amant malheureux." Mais si la marquise est un être rare, elle partage, une fois découverte, le sort commun : Valmont tombe au moins l'épée à la main, tandis qu'elle est huée dans les salons par celles mêmes qui peut-être jouent le même jeu : l'équivalent, pour une femme du monde, à la mort sociale la plus ignominieuse.

   Découvrir chez les héroïnes de romans libertins des précurseurs du féminisme triomphant, vivant en égales de l'homme et animées de la même volonté de puissance, semble donc malaisé. Sans doute certaines femmes révoltées contre leur asservissement peuvent-elles se montrer impitoyables dans la riposte, comme Mme d'Ercy dans Les Sacrifices de l'amour de Dorat et, chez Diderot, Mme de La Pommeraye ou Mme de La Carlière, mais l'univers libertin demeure androcentrique. Jeune et novice, la femme y est proie; plus âgée et expérimentée, on attend d'elle l'initiation du jeune homme. Parce que la mode est aux mains des femmes, il convient d'être lancé par celles qui, paradoxe, s'ingénieront à former de leur mieux ceux qui deviendront les ennemis de leur sexe.

   Le groupe masculin se compose également d'un certain nombre de types convenus. Le premier, classique, est celui du jeune homme qui fait ses débuts dans le monde et sera, s'il en est jugé digne, l'objet d'une initiation théorique et pratique. Dans les salons évolue aussi – surtout caricaturé par La Morlière – le petit-maître, que l'Encyclopédie appelle "un insecte léger qui brille dans sa parure éphémère et secoue ses ailes poudrées. Marionnette asservie au conformisme mondain, il subit la loi d'un monde tourné tout entier vers l'extérieur. il a des bonnes fortunes, comme le Thémidore de Godard d'Aucou, mais il est trop superficiel pour songer à humilier ses conquêtes et trop inconsistant pour prétendre les dominer.

   Il en va tout autrement de ce personnage infiniment plus subtil et plus inquiétant qu'est le roué, tacticien de la séduction, Machiavel des alcôves. Versac, dans Les Égarements, en est le prototype.
   Ce type d'homme règne sur le monde avec une apparence nonchalance de désoeuvré. Adroit, réfléchi, intelligent, connaissant à fond la société, il ne s'en éloigne jamais pour courir les filles, à la manière du héros de Gosard d'Aucour ou des personnages de Nerciat, pas plus qu'un fauve ne s'écarte de son terrain de chasse. Les femmes, il ne s'en approche ni pour leur plaire ni pour les aimer, mais pour s'en rendre maître à la faveur d'une comédie habilement menée : "Ce n'est qu'en paraissant soumis à tout ce qu'elles veulent, dit Versac, qu'on parvient à les dominer." Pour conserver sa réputation, il est essentiel qu'il n'échoue jamais dans ses entreprises. Vaincu, il se venge cruellement, comme le duc de Dorat. Mais l'art veut aussi que le libertin passé maître prouve sa virtuosité en n'assaillant que des citadelles âprement défendues, et il se cherche une victime digne de lui comme le matador fait choix d'un taureau dangereux dans une ganaderia. C'est bien ce que veut Valmont chez Laclos :

Ah! qu'elle se rende, mais qu'elle combatte; que, sans avoir la force de vaincre, elle ait celle de résister; qu'elle savoure à loisir le sentiment de sa faiblesse, et soit contrainte d'avouer sa défaite. Laissons le braconnier obscur tuer à l'affût le cerf qu'il a surpris; le vrai chasseur doit le forcer

Ce qui distingue ce type du petit-maître, ce n'est pas seulement son savoir et son expérience. Alors que le petit-maître est inconsistant, le libertin confirmé se caractérise, sous ses dehors négligents, par sa méthode, sa volonté et son énergie. "Jamais, depuis sa plus grande jeunesse, dira de Valmont Mme de Volanges, il n'a fait un pas ou dit une parole sans avoir un projet." Aux hasards de la rencontre, il substitue une réflexion élaborée, un plan de bataille, un planning de la séduction. Le duc des Malheurs de l'inconstance, chez Dorat, mène cinq ou six affaires de front et se dit surmené d'intrigues : "Je ne puis suffire à la foule de mes occupations, écrit-il à un ami, j'ai besoin d'un second un peu délié." Comme Versac, il a appris à se maîtriser, à dissimuler sentiments et émotions, à se tenir en perpétuelle représentation. Curieusement, l'existence de ces désoeuvrés finit par exiger une véritable ascèse. Avec eux, le passe-temps mondain du libertinage devient un absorbant labeur. Il jette ses filets, prévoit ses ruptures, médite ses coups comme un joueur d'échecs, se délecte du plaisir de nuire et de détruire.

   Ce libertin, à la différence des débauchés plus grossiers de Margot chez Fougeret ou de Félicia chez Nerciat, ne fait pas vraiment cas de la possession physique, et rien n'indique qu'il soit doué d'un tempérament particulièrement exigeant. Il n'est pas Casanova, ni même un sensuel, mais un cérébral et un guerrier. Dans le monde où il s'impose, la femme est son ennemi naturel, c'est elle qu'il faut humilier et soumettre, replacer sous le joug masculin. Pour cela, l'étudier patiemment, l'analyser à fond : comme dit Dorat dans Les Malheurs, "il n'est pas question de les aimer, mais de les connaître".

   En effet, le libertinage n'est pas une fin en soi, mais un moyen d'action sur le monde et une manière d'accroître démesurément sa conscience d'être. "Conquérir est notre destin", dit Valmont. La gloire lui importe autant qu'au héros cornélien, sa jouissance est d'être vu et reconnu pour maître, il veut, comme Versac, "rendre [son] nom célèbre". Son action est un érotisme mis au service d'une volonté nietzschéenne de puissance alliée à un "sadisme" tout cérébral qui trouve un plaisir cruel dans l'observation des réactions de ses victimes.


Les lieux

Dans ce monde clos, où rien ne pénètre des réalités et contraintes du monde extérieur, la grande, l'unique affaire est l'amour, la forme la plus intense de la relation mondaine, parce qu'elle réunit admiration et désir, complaisance et séduction, volonté de domination et goût de l'infraction.
   Cependant, contre l'idéal précieux du siècle précédent, le libertin conçoit l'amour comme un "commerce" qui ne saurait durer sans lasser, explique le comte de Duclos : "Les amants se prennent parce qu'ils se plaisent et se conviennent, et ils se quittent parce qu'ils cessent de se plaire, et qu'il faut que tout finisse." Sécheresse de coeur, impuissance d'aimer qui trahissent peut-être un malaise plus secret devant la désagrégation des anciennes valeurs spirituelles.

   Car il ne s'agit pas de la satisfaction brutale des appétits. L'amour est un jeu à jouer selon des règles. Faire durer le jeu, c'est accroître le plaisir. Aussi est-ce l'avant qui est bon, non l'après. Dans l'univers libertin, seuls comptent les obstacles et la victoire, parce que les esprits blasés ne peuvent trouver le plaisir que dans l'inédit et la difficulté vaincue.

   Toujours en scène, le libertin tient un rôle et s'applaudît comme un acteur maîtrisant un texte difficile. Rien de soi ne se livre. L'essentiel est bien plutôt de ne pas se laisser connaître, donc posséder et affaiblir. L'art suprême est de feindre ce qu'on n'éprouve pas : "Être passionné sans sentiment, pleurer sans être attendri, tourmenter sans être jaloux : voilà tous les rôles que vous devez jouer", dit Versac chez Crébillon. Il convient pourtant de protester qu'on aime à la passion, à la fureur, puisque le mot masque décemment le désir que l'amour excuse la chute. Sous peine de passer pour un homme sans manières, le libertin respecte donc les conventions, progresse par gradations insensibles, proposant l'amitié, la confiance à celles qui n'y croient pas plus que lui. Au terme du voyage, les femmes accordent sans rechigner ce que la nature, peut-être, ne les incline pas à donner. Chez Duclos, Mme de Persigny a un amant pour suivre la mode, mais sans éprouver le moindre désir : "Sans les faveurs [l'amant] se retire, il faut bien consentir à lui en accorder."

   Distinguons d'ailleurs amour et goût. Le premier, donnant les amants tout entiers l'un à l'autre, est exclusif, permanent, donc égoïste et antisocial. Le second au contraire est de bon ton, il participe de la légitimité des échanges sociaux, il est ce qu'on doit à une jolie femme pour ne pas verser dans l'impolitesse. Confondre amour et goût est une erreur de débutant. Crébillon l'a parfaitement exprimé dans un passage célèbre, au début de La Nuit et le moment :

On se plaît, on se prend. S'ennuie-t-on l'un avec l'autre? on se quitte avec tout aussi peu de cérémonie que l'on s'est pris. Revient-on à se plaire? on se reprend avec autant de vivacité que si c'était la première fois qu'on s'engageât ensemble. On se quitte encore, et jamais on ne se brouille. Il est vrai que l'amour n'est entré pour rien dans tout cela; mais l'amour, qu'était-il, qu'un désir que l'on se plaisait à s'exagérer, un mouvement des sens, dont il avait plu à la vanité des hommes de faire une vertu? On sait aujourd'hui que le goût seul existe; et si l'on se dit encore qu'on s'aime, c'est bien moins parce qu'on le croit, que parce que c'est une façon plus polie de se demander réciproquement ce dont on sent qu'on a besoin.

Trente-cinq ans plus tard, Vivant Denon ne dira pas autre chose à la première page de Point de lendemain. Heureux système, qui n'exige pas une absurde fidélité et autorise au contraire le caprice.
   À l'opposé du sentimentalisme, l'art de vivre libertin donne l'épicurisme pour une morale et une règle de conduite, fait de la sécheresse du coeur un moyen d'autodéfense, prêche l'économie dans la passion et la prodigalité dans le plaisir.

   Au siècle précédent, le libertin prétendait s'émanciper de la tutelle divine; le libertin moderne entend demeurer libre devant l'amour et exorciser la passion. Pour demeurer libre, l'amour doit demeurer bagatelle.

   À la gloire de la liste s'ajoute l'aptitude à tromper, à mener de front plusieurs liaisons. C'est ce qu'explique Thémidore dans l'Histoire de la félicité chez Voisenon ou Versac dans Les Égarements. Apothéose de la virtuosité, du tour de force, puisqu'il s'agit de faire savoir au public ce que chaque conquête doit ignorer. Virtuosité encore dans l'art de rompre. Dans les romans, le libertin prévoit la rupture au moment même où il noue la liaison, et donne à l'une et à l'autre le maximum d'éclat.

   Dans une société fondée sur l'apparence et le mensonge, le sentiment sincère et profond est exclu ou ruine celui qui a le malheur de l'éprouver. C'est que le libertin confirmé ne prétend connaître que pour se rendre maître, et il trouve son plaisir, non dans la possession physique, mais dans le jeu de l'intelligence et de la domination. Impitoyable, le scélérat méthodique veut humilier la femme. Le fait est qu'il la sacrifie sans remords à sa gloire, seule la rupture publiée consacrant sans équivoque le déshonneur de sa victime. "Le succès n'est rien, lit-on chez Dorat, c'est la publicité que je veux."


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