Un article de Raymond Trousson (2e partie)
La difficulté d'être
Perverti par un ordre social corrompu, dira Rousseau dans le Discours sur l'inégalité, l'homme n'a plus rien de commun avec son état primitif. De même, la société où se déploie le libertinage mondain se révèle pur artifice, construction postiche où rien ne subsiste de la nature humaine originelle.
Cette société mondaine est encore une société de la parole, du discours ininterrompu, mais d'une parole elle aussi dénaturée. En effet, si le langage est ici souverain, loin d'instaurer une communication ou une compréhension, il est à la fois l'image sonore d'un vide et un instrument d'oppression et d'aliénation.
Aux attitudes convenues, aux comportements obligés s'allie en effet l'usage d'un jargon intelligible aux seuls initiés qui véhicule les pseudo-valeurs de ce monde. Dans un salon, à la promenade, à l'Opéra, il convient d'abord de ne jamais paraître penser. L'homme du monde sera attentif à ne rien approfondir, à ne parler que de choses sans conséquence, à ne s'appesantir sur aucun sujet, à papillonner toujours d'une idée à l'autre. Le langage devient ainsi une fin en soi, se vide de tout message.
Caquetage et vacuité de la pensée ne sont pas que l'affectation d'une coterie inquiète de singularité. Ils traduisent aussi l'essoufflement d'une classe oisive, démobilisée, improductive et consciente de tourner à vide, produit de l'histoire et d'une politique absolutiste de l'asservissement de l'aristocratie. À réunir des scènes éparses dans divers romans, on composerait sans peine la journée de la femme de bon ton. Rentrée à l'aube d'un bal et d'un souper, elle n'ouvre les yeux que vers midi, s'inquiète du temps qu'il fait, goûte sans appétit à une tasse de chocolat. Puis ses femmes s'affairent autour d'elle, préparant pâtes et mouches, blanc et rouge, proposent des parures, et Madame se fait lacer derrière un paravent tandis qu'un élégant lui conte les nouvelles du jour. Enfin prête, elle reçoit fournisseurs et colporteurs qui l'approvisionnent en pamphlets et anecdotes scandaleuses. Viendront la promenade, les visites faites ou reçues, le spectacle, et le souper et l'aube…
Ce monde si bien évoqué par La Morlière vit dans la terreur de l'ennui, de la prise de conscience qui lui ferait ouvrir les yeux sur son néant. Un carrousel d'oisifs tourne sans répit et l'on prend grand soin de paraître s'amuser sans cesse : "Ils projetaient tout haut mille soupers, lit-on dans Angola, mille parties de plaisir qui ne devaient jamais avoir d'effet, restaient à la promenade jusqu'à neuf heures du soir avec un air de mystère, et sortaient encore plus mystérieusement pour aller passer la soirée à s'ennuyer dans leur chambre." Lugubre comédie, qui est l'envers de la fête galante. Un personnage de Voisenon l'avoue, "on veille dans la crainte de s'éveiller de trop bonne heure le lendemain". L'ennui rôde, et lui échapper est la seule occupation de cette "troupe absurde et frivole".
La quête du plaisir est avant tout quête du changement, du renouvellement, dans l'ordre du sentiment comme dans celui des occupations susceptibles de remplir la journée. De là l'importance dans le libertinage mondain du thème capital de l'inconstance. La conscience de la mobilité du désir engage à la conquête de nouveaux partenaires, et se projette elle-même sur le mouvement général de l'univers, fluctuant et changeant. Expression de l'animalité fondamentale de l'homme, la philosophie de l'inconstance, chez les libertins, ne tarde pas à rompre avec des convenances sociales comme le mariage et la famille qui imposent des limites au désir.
Il n'est jamais question de Dieu dans l'univers du libertinage mondain. Certes, ces personnages ignorent la spéculation philosophique. Leur attitude reflète seulement un scepticisme implicite qui fait l'économie de l'hypothèse divine et de l'inquiétude métaphysique. Laclos se borne à observer, en note : "Le lecteur a dû deviner depuis longtemps par les moeurs de madame de Merteuil, combien peu elle respectait la religion." Le libertin confirmé ne croit à rien, sinon à lui-même, et restreint le problème de l'existence à celui de l'existence sociale. À la différence du libertin du siècle précédent, il ne juge plus nécessaire de provoquer un Dieu dont il ne se soucie pas.
Ici encore, quelque chose a changé, cette fois dans la perception du temps et de la durée, donc de l'être. Le chrétien du Moyen Âge ne distinguait pas existence et durée. Il avait le sentiment de sa propre permanence, tendue vers Dieu, son origine et sa fin. Avec la Renaissance s'éveille la perception d'une activité autonome, engendrant sa propre durée par la diversité de ses mouvements. Dès le XVIIe siècle, la conscience se conçoit réduite à une existence où la durée n'est plus qu'un "chapelet d'instants", où chaque moment doit être comblé. Inlassablement le présent se dérobe, relançant l'esprit dans une course où seul le renouvellement des désirs donne le sentiment d'exister. L'individu doit désormais se sauver du non-être, non par le recours à la transcendance, mais par l'intensité des sentiments et des sensations, dont la multiplicité à son tour fonde la durée. Être, c'est sentir, donc être cause de soi-même. Pour accéder à la plénitude, multiplier et diversifier les sensations, se relancer de désir en désir, et donc renouveler sans cesse les objets du désir. Avant d'être le fait d'une société "permissive", mobilité et inconstance sont bien en effet besoin psychologique et manifestation d'une inquiétude ontologique, fuite devant le néant qui menace.
L'instabilité, l'impossibilité de la permanence dans le désir et le sentiment font donc partie de la condition humaine. Comment en serait-il autrement dans un univers dont le principe est le changement? Conscient du caractère illusoire de la durée, le libertin érige l'instant intense comme norme du rapport amoureux, théorisant ainsi l'inconstance. "La constance n'est qu'une chimère, dit un personnage de Crébillon, elle n'est pas dans la nature, et c'est le fruit le plus sot de nos réflexions." Dans les Mémoires sur les moeurs, Mme de Retel le dit encore : "L'objet s'use, l'amour s'éteint." Les libertins le disent, mais les philosophes le pensent aussi. Absurdité que le mariage et les engagements définitifs, soutient Diderot dans le Supplément au Voyage de Bougainville. L'être est fuyant, comme le monde dans lequel il s'insère.
Je jouis, donc je suis : le plaisir fait la preuve de l'existence. Mais il ne saurait être, dans le libertinage mondain, simple satisfaction des appétits animaux. La mondanité a précisément pour fonction de déguiser l'épicurisme instinctif sous le masque de la bienséance et de l'honnêteté; l'hypocrisie sociale exige un code des relations amoureuses, la galanterie traduit l'amour sensuel en formes prescrites.
Le langage y aidera. Déjà il trahissait la vacuité de la pensée, la futilité de l'existence. Il servira aussi au mensonge poli. Si "je vous aime" signifie en réalité "je vous désire", les convenances veulent que les formules soient respectées. Ces mots, personne ne s'y trompe, mais on y recourt parce que déguisements et faux obstacles tiennent en haleine le caprice. Le langage, avec ses détours, ne sert pas à rendre les choses moins claires, mais seulement à les draper de décence, à offrir à la morale le compromis du code amoureux. D'autant plus que l'interdiction de dire le corps dans sa totalité – sauf dans l'érotique et le pornographique – oblige à la litote, à la périphrase, au non-dit, au point de séparer le signifiant du signifié. Ainsi préparés, les libertins du monde élégant font ce qu'ils peuvent pour détourner l'ennui, échapper au néant. D'abord ils parlent. Comme dans le théâtre de Samuel Beckett, silence et repos sont synonymes de mort : on parle pour subjuguer l'autre, mais aussi pour se sentir exister, et l'on cherche l'incessant dialogue parce que la pratique solitaire de la parole ne suffit pas à garantir l'existence. Ensuite il faut bouger, s'agiter, peser sur les autres. C'est pourquoi le lieu par excellence du divertissement, même au sens pascalien, semble être la fête, triomphe de l'instant, avec ses artifices et ses masques, son éclat et la réunion des plaisirs, tentative dérisoire d'éterniser l'instant, de fixer le fugace, de pousser la note la plus aiguë du cri de l'existence. En vain : les lustres éteints, l'ennui et le vide n'ont pas disparu. La Morlière peindra cruellement la fin de cette excitation factice: "La foule était dissipée, tout le monde était démasqué, le blanc et le rouge coulaient à grands flots sur les visages récrépits et laissaient voir des peaux livides, flasques et couperosées, qui offraient aux yeux le spectacle dégoûtant d'une coquetterie délabrée." Décidément, rien ne sauve, ne transcende, ne justifie le monde usé de la fête libertine. Il ne continue rien et ne fonde rien. Les pères sont absents et, symboliquement, ces innombrables liaisons, fondées sur le seul plaisir, demeurent stériles : chez Dorat, Mme de Syrcé meurt et l'enfant ne voit pas le jour, chez Laclos Cécile fait une fausse couche. Sans passé, parce que coupé des valeurs d'autrefois, le libertin est aussi sans avenir, parce qu'incapable d'en créer. Il ne lui reste donc plus qu'à se démener toujours, à conquérir et à subjuguer pour prêter un semblant de sens à une existence qui en est démunie sur le plan spirituel et sur le plan historique : le bruit et la fureur pour se prémunir contre l'absurde.
Les cheminements du roman libertin
S'il tend à la peinture des moeurs, le roman libertin se donne aussi pour un roman de formation où le libertinage, intégré au système social, constitue une phase inéluctable de l'éducation. Le propos, identique chez Duclos, Crébillon ou Voisenon dans l'Histoire de la Félicité, chez Dorat ou Nerciat, souligne la portée pédagogique du récit. La formule classique "J'entrai dans le monde…" correspond, pour la naissance sociale, au non moins classique "Je suis né…" des mémoires traditionnels.
À l'intention pédagogique du narrateur qui prétend, par son exemple, se rendre utile aux générations montantes, répond, à l'intérieur du récit, l'apprentissage du héros. Il pénètre en ignorant dans un cercle dont les lois et les règles non écrites lui préexistent et qu'il lui faut assimiler. Pris en main par des instituteurs détenteurs des clés du code social, il est avant tout passif. Au début du moins, ce n'est pas lui qui pourchasse les femmes, mais celles-ci qui le recherchent. L'enseignement théorique ne suffisant pas, le débutant est mené à l'expérience par une femme plus âgée. "Vous avez besoin d'une femme qui vous mette dans le monde", explique Versac à Meilcour.
Dès lors, on suivra moins l'histoire d'une destinée individuelle, particularisée, qu'une sorte de schéma organisateur et un rituel. Le héros est "un homme de condition" et "un homme tel qu'ils sont presque tous dans une extrême jeunesse". Cette seconde naissance prend la valeur symbolique d'une nouvelle Genèse. Sorti de l'Éden de l'innocence enfantine, placé devant l'arbre de la Connaissance, le protagoniste est exposé à la tentation et vit l'agrégation au "monde" comme une chute. Rien de surprenant donc si les situations ne se renouvellent guère : il s'agit moins ici d'inventer que de pratiquer, comme en musique, l'art de la variation sur un thème donné, d'utiliser les techniques de dévoilement et de retardement.
Si le novice subit l'initiation, un maître la dispense : le jeune homme passe sous la tutelle d'un praticien confirmé, qui le fait bénéficier de son savoir. Une éthique à l'envers, celle du roué, remplace la morale conventionnelle selon laquelle il a vécu jusque-là : au lieu de la sincérité, de la spontanéité, de la modestie, poncifs de l'éducation classique, l'hypocrisie et le rôle, le cynisme et la pratique du ridicule étudié, la domination et la fatuité. À cet égard, le célèbre discours de Versac est le vrai manifeste du libertinage mondain.
Car le roué a aussi la vocation pédagogique et prétend faire école, former des disciples, transmettre son savoir, faire atteindre à l'élève un absolu du libertinage. Tous ses émules n'accéderont pas à sa maîtrise, soit incapacité et faute de dons, soit parce certains, chez Duclos, Voisenon ou Dorat, sauront se déprendre du libertinage et retrouver le chemin des valeurs authentiques.
En effet, la chute n'est pas irrémédiable et l'initié ne devient pas forcément la réplique de son mauvais génie. Les grands réprouvés – Versac, le duc chez Dorat ou Almaïr chez La Morlière – ne se corrigent pas, mais l'histoire du débutant peut être celle de ses errements et de ses faux pas de jeunesse. Comme la courtisane, le libertin peut se racheter, lorsque, après une série d'erreurs instructives et d'aventures dégradantes, le héros accède à la rédemption par un retour sur lui-même.
Après tant de rencontres trompeuses et d'entreprises où il n'a engagé que sa vanité, il arrive que le libertin éprouve un sentiment d'amertume et de déception. Un je ne sais quoi lui manque, qui lui fait mesurer l'inanité de son existence. C'est ce que ressentent en effet les acteurs de la comédie frivole. "Je sentis du vide dans mon âme", dit Meilcour. Quand Angola s'arrache un instant à l'agitation fébrile de la cour, il découvre "dans lui-même un vide étonnant". Après avoir agi pour une fois avec désintéressement, le comte de Duclos murmure : "Je trouvai un vide dans mon âme que tous mes faux plaisirs ne pouvaient remplir." Et le Thémidore de Voisenon : "Ce bonheur prétendu que j'envisageais, s'évanouissait toutes les fois que je croyais le posséder." C'est surtout le pressentiment d'un échec, l'aspiration confuse à autre chose, la nostalgie d'un inconnu. Par ce biais, une métaphysique du sentiment se réintroduit dans l'univers cérébral du libertinage.
Le goût n'est pas l'amour, le héros finit par le comprendre au terme d'une expérience décevante. La quête se déroule selon un scénario immuable. Le débutant idéalise d'abord la femme, lointaine et intouchable. Lorsque la vérité lui est révélée sur elle, l'idéalité se mue en dégradation : au savoir acquis correspond la mutilation de l'imaginaire, à la maîtrise sociale un amoindrissement individuel. Ainsi déçu, pressé par un désir toujours inassouvi puisque les mêmes expériences se répètent indéfiniment, le héros subit le manque dans l'attente de l'objet, peut-être inexistant, qui le comblerait.
Or l'amour véritable, dont il s'est éloigné par vanité ou appétit sensuel, n'est pas absent du roman libertin. Souvent l'objet idéal est là depuis le début, mais au seuil du labyrinthe social, égaré par les instituteurs immoraux, le héros n'a pas su s'aviser de sa valeur ou se consacrer à sa poursuite. Il a été détourné de la vraie quête, lancé sur les fausses pistes de la mondanité. Angola est sauvé sitôt qu'il prend conscience de ses sentiments pour Zobéïde et d'autres font la même expérience. Hortense de Théville est présente dès les premières étapes des Égarements, le héros des Mémoires sur les moeurs rencontre d'abord Mme de Canaples, celui des Malheurs de l'inconstance ignore le bonheur de posséder Lady Sidley, chez Voisenon Thémidore a même épousé celle dont il est incapable d'estimer le prix. À tous, il a fallu d'abord vivre une série d'épreuves qui pouvaient les mener à leur perte définitive, l'image du bon génie s'estompant à mesure qu'ils s'engageaient dans la conquête et la frivolité.
Cet amour n'est plus celui de la mondanité, donc du faux-semblant et de la sécheresse de coeur, mais au contraire celui qui requiert pureté, sincérité, délicatesse, noblesse d'âme. Valmont lui-même subira la séduction de l'amour vrai, tout comme le duc de Dorat, qui confesse avoir échappé "à peine au ridicule d'une passion sérieuse". Endurci, le roué n'éprouve qu'une tentation fugitive, vite maîtrisée, mais le héros reconnaît enfin l'appel du sentiment authentique.
Ce nouvel amour, qui s'oppose à la vaine rhétorique mondaine, est seul susceptible de ramener à l'authenticité et à l'ordre naturel, de satisfaire l'aspiration au je ne sais quoi et de combler le vide. La vérité était ailleurs : le jeu mondain avait moins pour but de faire accéder le héros à la maîtrise du libertinage, que d'accumuler les obstacles à son véritable accomplissement. Cet amour vrai est proposé comme le rare vestige d'une époque révolue. Duclos écrit dans les Mémoires sur les moeurs : "L'amour a toujours été très rare, du moins celui qui mérite le nom de sentiment; cependant je suis persuadé qu'il l'était moins autrefois qu'aujourd'hui." Une nostalgie de cet autrefois plane sur le libertinage.
Ce schéma sentimental constitue aussi une modélisation de l'Histoire, la dégradation du sentiment authentique exprimant, au plan individuel, celle de toute une société déchue, appauvrie de ses valeurs de jadis.
C'est bien pourquoi la tentation existe de situer le libertinage mondain dans une perspective sociologique. Confiné dans les sphères de l'aristocratie, il traduirait l'épuisement de la mentalité et de l'existence féodales dans la peinture d'une classe qui cherche à compenser son dépérissement, à lutter, fût-ce par un mirage, contre la déchéance qui la menace. Compensatoire et leurre, l'univers du libertinage serait le produit de l'idéologie nobiliaire menacée de ruine. Le roué, dans son appétit de domination, se donne comme une illusion d'autorité en singeant dérisoirement dans les alcôves sa puissance politique et sociale disparue. La vocation conquérante est le résidu et la perversion de l'idéal nobiliaire et chevaleresque réfugié dans la guerre amoureuse, le pouvoir disparu n'existe plus que comme simulacre mondain.
Réduite à l'activité mondaine à laquelle l'a condamnée l'absolutisme, la noblesse se verrait ainsi contrainte, en observant strictement le rituel qui lui est réservé, de parodier ses propres valeurs d'autrefois. Le jeu lui permettrait de revendiquer son identité et sa singularité, de s'offrir une sorte de revanche, à la fois antibourgeoise et anti-absolutiste, la rigoureuse clôture du monde libertin signifiant une idéologie de la pureté. On verrait du même coup pourquoi la société où se déploie le libertinage est le contraire dune société permissive. Le libertinage n'a de sens que dans un monde où persistent les interdits et les tabous, qu'il se flatte d'enfreindre. Singulier code cependant, dont Versac dénonce l'absurdité en même temps qu'il l'énonce et qui échoue à se faire passer pour une éthique. La "science du monde", vaine en elle-même, ne s'acquiert que par le déguisement de soi- même, la pratique savante de ridicules qui constituent la "singularité" au prix du perpétuel "tourment" que s'impose le libertin pour déformer sa nature propre, Versac a beau vanter ses mérites, il porte sur eux un regard lucide; au moment même où il expose les raisons de sa supériorité, il avoue qu'elle s'exerce dans la futilité. Ainsi considéré, le libertinage mondain serait bien l'apanage de l'absolutisme décadent. Ancrée dans l'Ancien régime dont elle exprime les idéaux et les valeurs, cette littérature serait subversive dans la mesure où elle dénonce la vacuité et la facticité auxquelles ces idéaux et valeurs ont été réduits. Traduisant un sentiment d'échec et de démission historique, le libertinage mondain participerait d'une littérature crépusculaire.
La nostalgie de l'amour vrai, symbolique, pourrait dès lors traduire les regrets d'une classe dépossédée, non du prestige mais du pouvoir, et cherchant à renouer avec les valeurs d'autrefois. Comme la réaction féodale tentait de réaffirmer ses droits en regardant vers le passé, ce même passé lui fournissait des archétypes de la conscience nobiliaire, dont le mythe chevaleresque, situé dans un Moyen Âge de légende, ou la peinture d'un amour idéalisé, plus proche, valorisé au temps de la préciosité et de la Fronde. Fonctionnant sur un double registre, le roman du libertinage mondain contiendrait à la fois la peinture de la dégradation des valeurs aristocratiques et la suggestion que ce déclin n'est pas inéluctable si l'on sait revenir aux valeurs de jadis.
Mais on y trouve aussi – serait-ce au contraire l'indice d'une démission plus accentuée? – l'aspiration finale au retrait du monde, manière peut-être d'échapper à la soumission par le désengagement. Loin du tourbillon mondain, on remédie à la division de l'être et du paraître : "Le dégoût, dit le comte chez Duclos, me détacha du monde que la dissipation m'avait fait rechercher", et les personnages de Voisenon pensent de même. Se retirer dans ses terres avec une femme à qui vous unît un sentiment durable, plus tendre que passionné, non loin d'amis choisis, veiller sur l'éducation de ses enfants, faire un peu de bien autour de soi, comme chez Dorat doter une honnête fille – retrouver quelque chose de patriarcal. Sagesse bourgeoise ou vocation d'une aristocratie résignée? Le besoin d'un art de vivre, juste milieu entre une sociabilité asservissante et une solitude inhumaine, conduit à une "sagesse des châteaux" qui consiste à se rapprocher de soi, à rassembler l'être émietté, version laïcisée, modérément épicurienne, de l'ancien renoncement chrétien au monde et à ses pompes.
QUELQUES LECTURES
Romans libertins du XVIIIe siècle, textes établis, présentés et annotés par R. Trousson, Paris, Laffont, 1993.
Romanciers libertins du XVIIIe siècle, établie sous la direction de P. Wald Lasowski, Paris, Gallimard, 2000, t. I (Bibliothèque de la Pléiade)
M. Delon, Le savoir-faire libertin, Paris, Hachette, 2000.
J.-M. Goulemot, Ces livres qu'on ne lit que d'une main. Lecture et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle, Aix-en-Orivence, Alinéa, 1991.
P. Hoffmann, La Femme dans la pensée des Lumières, Paris, Ophrys, 1977.
Ph. Laroch, Petits-maîtres et roués. Évolution de la notion de libertinage dans le roman français du XVIIIe siècle, Québec, Presses de l'Université Laval, 1979.
P. Nagy, Libertinage et Révolution, Paris, Gallimard, 1975.
Cl. Reichler, L'Âge libertin, Paris, Éditions de Minuit, 1987.
V. Van Crugten-André, Le Roman du libertinage 1782-1815, Paris, Champion, 1997.
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