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Cours et détours

le lexique de l'invention

8 Décembre 2005 , Rédigé par Jean-Luc Martine Publié dans #CAPES Poésie

LE LEXIQUE DE L’INVENTION


PIERRE RICHELET
INVENTER
Inventer, v. a. Imaginer quelque chose que personne n'a encore imaginé. Trouver quelque chose à sorce de penser & par l'adresse & la vivacité de son esprit. [On dit que les Bergers de Sicile ont inventé l'eglogue.]


PIERRE RICHELET
INVENTEUR
Inventeur, s. m. Celui qui invente & trouve quelque chose par le moien de son esprit. [Il a la gloire d'être inventeur.]

PIERRE RICHELET
INVENTIF, INVENTIVE
Inventif, inventive, adj. Qui invente, qui trouve quelque chose par l'adresse & la subtilité de son esprit. [C'est un homme inventif. Esprit inventif. Benserade, Rondeaux. L'amour rend inventif. Moliere.]

PIERRE RICHELET
INVENTION
Invention, s. f. L'invention consiste à avoir trouve, ou, à avoir imaginé quelque chose le prémier. [Voila la recompense de la belle invention. Ablancourt, Luc. Tome 1.]
Invention. Terme de Réteur. Elle consiste à trouver des moiens de persüader, & elle est une des cinq parties de la Rétorique.
Invention. Terme d'Eglise. Jour où sainte Héléne femme de l'Empereur Constantin trouva la sainte Croix. [Célebrer la fête de l'invention de sainte Croix.]
Invention. Moien, adresse, subtilité. [Il me faut tous les jours trouver mile inventions pour jouïr de mes maîtresses. Ablancourt. Luc. Tome 1.]

ACADÉMIE 1762
INVENTER. v. a. Trouver quelque chose de nouveau par la force de son esprit, de son imagination. Inventer un Art, une Science. Inventer un systême, une machine. Celui qui a inventé la poudre à canon, inventé l'Imprimerie. Il a inventé cet instrument. Inventer une mode. Inventer un jeu. Inventer un remède. Il l'a inventé le premier. Cela est bien inventé, heureusement inventé. Cela n'a pas été inventé tout d'un coup. Ce Poëte invente bien. Inventer une malice. Il a inventé cette fable.
Il signifie aussi, Supposer, controuver. C'est un menteur, il a inventé cela. Ce fait est inventé. Inventer une fausseté, une calomnie.
On dit proverbialement, qu'Un homme n'a pas inventé la poudre, pour dire, qu'Il a peu d'esprit.
INVENTÉ, ÉE. participe.

ACADÉMIE 1762
INVENTEUR, TRICE. s. Celui ou celle qui a inventé. Le premier inventeur. L'inventeur de l'Imprimerie, de l'art d'écrire, &c. C'est lui qui en est l'inventeur. Il est l'inventeur de cette mode, de cette fable. Inventeur de nouveaux mots. Il est l'inventeur de cette calomnie. Cérès est l'inventrice du labourage.

ACADÉMIE 1762
INVENTIF, IVE. Qui a le génie, le talent d'inventer. Homme inventif. Esprit inventif. Une femme fort inventive.

ACADÉMIE 1762
INVENTION. s. f. Qualité, faculté, disposition de l'esprit à inventer. Ce Poëte, ce Peintre n'a point d'invention. Il a l'invention belle, heureuse. Cet homme est plein d'invention.
On dit en terme didactique, que L'invention est une des parties de la Rhétorique.
Il se prend aussi pour L'action d'inventer, & pour la chose inventée. Depuis l'invention de l'Imprimerie. L'invention de la boussole. L'invention du thermomètre. Voilà une belle invention. Il est fertile en inventions. Une heureuse invention. Invention diabolique. Damnable, malheureuse invention. Cet ouvrage, cette pièce est pleine de belles inventions. La nécessité est la mère de l'invention.
INVENTION, se dit encore De la découverte des Reliques, & aussi de la Fête que l'Église célèbre en mémoire de cette découverte. L'invention de la sainte Croix, &c. L'invention des Corps de saint Gervais & de saint Protais.

ANTOINE FURETIÈRE
INVENTER. v. act. Produire par la force de son esprit quelque chose de nouveau. Il est bien difficile d'inventer, & assez-facile d'imiter. on invente tous les jours de nouvelles machines pour élever des eaux, & dans les mechaniques, on ne fait point d'Estat d'un Mathematicien qui n'a rien inventé de son chef. Jubal est celuy qui a inventé le chant & les instruments de Musique. Tabal-Caïn a inventé l'usage du fer, Gen. Chap. 4. ce que les Payens ont attribué à Apollon & à Vulcain.
INVENTER, se prend quelquefois en mauvaise part, pour dire, Controuver. Il faut estre Demon pour avoir inventé une si noire calomnie. les Advocats disent souvent, C'est un fait inventé sur le barreau, inventé à plaisir.
INVENTER, signifie quelquefois, Faire une simple fiction. Ce Poëte invente bien. Il a bien inventé cette fable, le sujet de son Poëme. On le dit aussi d'un Peintre, d'un dessinateur. le Graveur met au bas de sa planche, qu'il la inventée & gravée.
INVENTÉ, ÉE. part.

ANTOINE FURETIÈRE
INVENTEUR, TRICE. s. m. & f. Qui a trouvé le premier quelque chose, quelque art, quelque science, quelque machine. Rabelais dit que Messire Gaster, qui est le ventre, a esté inventeur des arts. un inventeur de mode, de mots nouveaux. Sappho a esté l'inventrice des vers Sapphiques.
INVENTEUR, se dit aussi d'un calomniateur qui invente des bourdes, des calomnies, & toutes autres choses odieuses.

ANTOINE FURETIÈRE
INVENTIF, IVE. adj. Qui a du genie à inventer. cet Artisan est fort inventif. les femmes amoureuses sont inventives.

ANTOINE FURETIÈRE
INVENTION. s. f. Subtilité d'esprit, certain genie particulier qui donne la facilité de trouver quelque chose de nouveau. Ciceron a escrit de l'invention de l'Orateur. on ne fait point de Cas d'un Poëte qui n'a point d'invention. les gens d'invention se tirent des plus meschantes affaires. Polydore Virgile a escrit de l'invention des choses en huit livres ; Paneizels des vieilles inventions perduës & des inventions nouvelles. Janson d'Almeloween a fait un Onomasticon des choses inventées, où on voit par ordre alphabetique le nom des inventeurs, le temps & le lieu des inventions, & les tesmoins qui en parlent.
INVENTION, se dit aussi de la chose même inventée. L'invention de la poudre à canon est une invention diabolique. l'alcove est une invention moderne venuë des Mores.
INVENTION, signifie aussi, Descouverte d'une chose cachée. l'invention Sainte-Croix est une Feste que fait l'Eglise le 4. May en memoire de l'invention ou de la descouverte que fit Sainte Helene mere de Constantin de la vraye croix en Jerusalem, un peu aprés que cet Empereur eut vaincu Maxence en vertu du signe de la croix. On fait aussi la Feste de l'invention des reliques de St. Estienne & de quelques autres.
On dit proverbialement, que la necessité est la mere des inventions ; qu'un homme vit d'invention, pour dire, qu'il n'a point de bien, qu'il vit d'artifice, d'escroqueries. On nomme bassement une invention, une chose dont on ne sçait pas le nom, ou dont on ne se souvient pas. Comment nommés-vous cette invention-là. Apportez moy cette invention qui est sur cette table.

TRÉVOUX 1743-1752
INVENTER, v. act. Produire par la force de son esprit & de son imagination ; trouver, imaginer quelque chose de nouveau. Invenire, excogitare. Il est bien difficile d'inventer, & assez facile d'imiter. On invente tous les jours de nouvelles machines pour élever les eaux. On ne fait point de cas d'un Mathématicien qui n'a rien inventé de son chef. On dit que les Bergers de Sicile ont inventé l'Églogue. Jubal est celui qui a inventé le chant & les instrumens de Musique. Tubal-Caïn a inventé l'usage du fer, Gen, c. 4. ce que les Payens ont attribué à Apollon, & à Vulcain. Celui qui a inventé la poudre à canon, les bombes, les carcasses, &c. auroit mieux fait de n'y jamais penser. Il ne faudroit jamais appliquer son esprit qu'à inventer des choses utiles à la vie, & à la culture des moeurs. Il faut peut-être moins d'effort d'esprit pour inventer, que pour perfectionner les choses ; la raison est, que ce qui reste à découvrir est plus caché, & moins exposé aux yeux. Font.
Inventer, se prend quelquefois en mauvaise part, pour dire, Controuver. Comminisci. Il faut être Démon pour avoir inventé une si noire calomnie. Les Avocats disent souvent, C'est un fait inventé sur le barreau, inventé à plaisir.
Inventer, signifie quelquefois, Faire une simple fiction. Ce Poëte invente bien. Il a bien inventé cette fable, le sujet de son Poëme. A mesure que nous acquérons l'avantage de bien juger, nous perdons celui de bien inventer. Costar. L'Orateur peut agrandir, & éxagérer les choses, mais il ne doit pas tout inventer. Ablanc. On le dit aussi d'un Peintre, d'un Dessinateur. Le Graveur met au bas de sa planche, qu'il l'a inventée & gravée. Invenit & sculpsit.
Inventée, ée. part. Inventus, excogitatus.

TRÉVOUX 1743-1752
INVENTEUR, trice, s. m. & f. Qui a trouvé le premier quelque chose, quelque art, quelque science, quelque machine. Inventor. Un inventeur de mots nouveaux. Sappho a été l'inventrice des vers Sapphiques. Il nous est aisé de surpasser le premier inventeur d'un art, en ajoutant les vues qu'il nous fournit, à celles que nous avons de notre propre fonds. Font. Les Égyptiens mettoient au nombre des dieux les inventeurs des choses nécessaires, afin d'exciter la diligence & l'industrie des hommes par cet honneur. Le Cl. Polydore Virgile a fait un traité des inventeurs des choses, de inventoribus rerum, en huit livres. Alexander Sardus, ou Aléxandre de Sardaigne, a fait la même chose en deux livres. Rabelais dit que Messire Gaster, qui est le ventre, a été inventeur des arts : c'est une expression empruntée de Perse :
Magister artis, ingeniique largitor venter.
Inventeur, se dit aussi d'un calomniateur qui invente des faussetés, des calomnies, & toutes autres choses odieuses. Fabricator, artifex doli.

TRÉVOUX 1743-1752
INVENTIF, ive. adj. Qui a du génie à inventer. Qui excogitat. Cet artisan est fort inventif. Les femmes sont inventives. Soyez Amant, vous serez inventif. La Font.

TRÉVOUX 1743-1752
INVENTION, s. f. Subtilité d'esprit, certain génie particulier qui donne la facilité de trouver quelque chose de nouveau. Inventio, sagacitas. Il n'y a point d'art pour l'invention, elle ne dépend point de nous, c'est un présent du ciel, & comme une pension qu'on ne touche pas quand on veut. Le Ch. de M. Cicéron a écrit de l'invention de l'Orateur, qui est une des cinq parties de la Rhétorique. On ne fait point de cas d'un Poëte qui n'a point d'invention. Les gens d'invention se tirent des plus méchantes affaires. Il y a autant d'invention à s'enrichir par un sot livre, qu'il y a de sottise à l'acheter. La Bruy. Ce qui nous paroît difficile, ou même impossible, ne l'est peut-être qu'à cause de notre peu d'adresse, & notre peu d'invention. Le Ch. de M. Pancirolle a fait un traité des vieilles inventions perdues, & des inventions nouvelles. Janson d'Almeloveen a fait un Onomasticon des choses inventées, où l'on voit par ordre alphabétique le nom des inventeurs, le temps & le lieu des inventions, & les témoins qui en parlent.
Invention, se dit aussi & de l'action d'inventer, & de la chose même inventée. L'invention de la poudre à canon est une invention diabolique. L'alcove est une invention moderne venue des Maures. La grossiéreté des premières inventions est d'ordinaire bien éloignée de la perfection. Font. Il y a des gens dont la basse jalousie rejette la vérité, seulement parce qu'elle n'est pas de leur invention. Bal. L'ordre Dorique, l'Ionique & le Corinthien, sont de l'invention des Grecs, c'est pour cela qu'on les appelle les ordres Grecs, le Toscan & le Composite sont de l'invention des Latins. Daviler parle de l'invention d'un ordre François, qui n'a pas été éxécuté pour le troisième étage du Louvre.
Invention, se dit aussi en général pour Moyen, adresse, subtilité, artifice. Ratio, modus. Il me faut tous les jours trouver mille inventions pour jouir de mes Maîtresses. Abl.
Invention, signifie aussi, Découverte d'une chose cachée. L'invention de la sainte Croix est une fête que l'Église célèbre le 4 de Mai, en mémoire de ce qu'il plut à Dieu de faire trouver la Croix sur laquelle Jésus-Christ mourut. Cette découverte, ou invention, se fit sous l'empire de Constantin, & par les soins & la piété de sa mère Hélène en 326. un peu après que cet Empereur eut vaincu Maxence par la vertu du signe de la Croix. Voyez sur cette invention, sur les faux Actes qui en ont été faits, sur l'institution de cette fête, &c. le Père Papebroch, Act. Sanct. Maii, T. I. p. 361. &;suiv. On dit encore ce terme de l'invention des reliques de Saint Étienne, & de quelques autres.
Invention, se dit en termes de Rhétorique & de Poëtique. En Rhétorique, c'est la recherche & le choix des argumens dont l'Orateur doit se servir, des lieux qu'il doit traiter. L'invention est le premier des devoirs de l'Orateur. Cicéron avoit fait quatre livres de l'invention, il ne nous en reste que deux. En Poësie, c'est tout ce que le Poëte ajoute au sujet historique qu'il a choisi, & le tour qu'il y donne.
Dans la Peinture, l'invention est le choix des objets qui doivent entrer dans la composition du sujet, que le Peintre veut traiter. Depiles. Cet Auteur remarque fort judicieusement que l'invention est différente de la disposition, & que ces deux choses ensemble forment la composition ; car après avoir bien choisi les objets qui doivent entrer dans la composition d'un sujet, on peut les mal disposer, & alors l'invention sera belle, & la disposition, ou l'ordonnance sera mauvaise & choquante. De toutes les parties de la Peinture, celle qui fournit au Peintre plus d'occasions de faire voir ce qu'il a d'esprit, d'imagination & de prudence, est sans doute l'invention. Id. M. Félibien appelle invention dans la Peinture tout ce qui est de l'esprit du peintre, comme sont l'ordonnance, la disposition du sujet, le sujet même, quand il est nouveau. Ce terme d'invention pris en ce sens n'est pas propre de la Peinture, il convient aux autres Arts. Dans un autre endroit M. Félibien considère l'invention en deux manières ; savoir, celle qui vient purement de l'esprit du Peintre, & celle qu'il emprunte de quelqu'un. La première est quand il invente lui-même le sujet, & la seconde quand il le tire de l'histoire, de la fable, &c. mais il attache toujours la même idée au mot d'invention.
On dit proverbialement que la nécessité est la mère des inventions. Qu'un homme vit d'invention, pour dire, qu'il n'a point de bien, qu'il vit d'artifice, d'escroqueries. On nomme bassement une invention, une chose dont on ne sait pas le nom, ou dont on ne se souvient pas. Comment nommez-vous cette invention là ? Apportez-moi cette invention qui est sur cette table.

ÉMILE LITTRÉ
INVENTER (in-van-té), v. a.
1° Créer quelque chose de nouveau par la force de son esprit. Ces foudres de bronze que l'enfer a inventés pour la destruction des hommes, FLÉCH. Tur. Personne n'inventa l'art entier : les architectes ne sont venus que des milliers de siècles après les huttes et les cavernes, VOLT. Tactique, note b. On a cru qu'un physicien, d'ailleurs grand observateur, inventa il y a quelques années les fours à poulets, inventés depuis environ quatre mille ans par les Égyptiens, ID. Dict. phil. Abeilles. Qu'il [votre élève] ne sache rien, non parce que vous le lui avez dit, mais parce qu'il l'a compris lui-même ; qu'il n'apprenne pas la science ; qu'il l'invente, J. J. ROUSS. Ém. III.
Absolument. Il n'est pas si aisé d'inventer, que d'ajouter aux inventions des autres, ROLLIN, Hist. anc. Oeuvr. t. V, p. 110, dans POUGENS. Jadis on inventait, inventons aujourd'hui ; Nos pères l'ont bien fait ; ne pourrions-nous le faire ? LA MOTTE, Fabl. IV, 3.
Fig. Il n'a pas inventé la poudre, se dit d'un homme sans esprit. Votre président de Bouc me voit quelquefois ; je ne crois pas que ce soit lui qui ait inventé la poudre à canon et l'imprimerie, SÉV. à Mme de Grignan, 16 mai 1672.
2° Imaginer. Que pourrais-je inventer pour ce coup nécessaire ? MOL. l'Ét. I, 2. Que ne puis-je à mon traître inspirer le souci D'inventer quelque chose à me tirer d'ici ? ID. Fâch. II, 4. Que pourront inventer les enfants d'Adam, pour combattre, pour couvrir ou pour effacer cette égalité qui est gravée si profondément dans toute la suite de notre vie ? BOSSUET Gornay. C'est ce qui nous avait fait inventer des dieux semblables à nous ; des dieux qui en effet n'étaient que des hommes sujets à nos passions, à nos faiblesses et à nos vices, ID. Hist. II, 11. Inventez des raisons qui puissent l'éblouir, RAC. Mithr. II, 6. J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie, ID. Esth. II, 1. Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente, ID. Athal. I, 1.
3° Supposer, controuver. Ciel ! rien de plus cruel peut-il être inventé ? MOL. Mis. IV, 3. Elle me l'a dit ; c'est un fait constant ; je n'invente rien, moi, LESAGE, Turc. II, 3. Apprenez-moi l'histoire du monde, si vous la savez, mais gardez-vous de l'inventer, VOLT. Lett. M. L. C., 23 déc. 1768, sur les qualités occultes. Irai-je, Quand tout semble tranquille, inventer des dangers.... Pour exhaler sans crainte une haine inutile ? C. DELAV. Vêpr. sic. II, 2.
Absolument. Tu dis qu'en un complot j'ai voulu t'engager ? Fourbe ! invente donc mieux, si tu veux te venger, LEGOUVÉ, Épichar et Nér. III, 6.
4° S'inventer, v. réfl. être inventé. Les découvertes qui se font, les machines qui s'inventent.
Être controuvé. Cela ne s'invente pas.
HISTORIQUE.
XVIe s. L'imitation du juger, de l'inventer, ne va pas si vite [que celle du parler], MONT. I, 192. Or est-ce bien un grand abus, s'on cuide Que d'inventer la fontaine soit vuide, LA BOÉTIE, 479.
ÉTYMOLOGIE.
Lat. inventum, supin d'invenire (voy. INVENTION) ; Berry, s'inventer, s'aviser ; norm. il ne sait de quoi s'inventer.

ÉMILE LITTRÉ
INVENTEUR, TRICE (in-van-teur, tri-s'), s. m. et f.
1° Celui, celle qui a inventé. Le premier inventeur. L'inventeur de l'imprimerie. Accorder un brevet à l'inventeur d'une machine, d'un procédé. On la fait, mais je n'en crois rien, Inventrice des gants de chien, SCARR. Virg. I. [La sagesse incréée] magnifique dans les grandes choses, industrieuse dans les petites, et encore riche dans les petites et inventrice dans les grandes, BOSSUET Élévat. sur myst. III, 8. Une courtisane, Glycère, de Prigone comme lui, excellait dans l'art de faire des couronnes, et elle en était regardée comme l'inventrice, ROLLIN, Hist. anc. t. XI, 1re part. p. 191, dans POUGENS. C'est ainsi que les arts utiles se sont peu à peu établis, et la plupart par des inventeurs ignorés, VOLT. Moeurs, 81.
Absolument. Celui dont l'esprit a le don d'inventer. Les vrais inventeurs sont ceux qui prouvent, VOLT. Mél. litt. Lett. sur la comète. L'esclave imitateur naît et s'évanouit ; Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise, A. CHÉNIER, l'Invention.
Adj. ô qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs ! A. CHÉN. l'Invention.
2° Particulièrement. Celui qui trouve une médaille dans la terre, un monument enfoui, etc.
3° Celui, celle qui imagine. Cet avis merveilleux dont je suis l'inventeur, MOL. Fâch. III, 3. Démocrite, l'inventeur de la philosophie des atomes, ROLLIN, Hist. anc. Oeuv. t. III, p. 642, dans POUGENS.
Celui, celle qui controuve. J'admirais.... si de tant de maux le funeste inventeur De quelque ombre de bien pouvait être l'auteur, RAC. Athal. III, 4.
HISTORIQUE.
XVIe s. L'oeuvre est de l'inventeur, Et celui qui apprend Est tenu pour menteur, Si grace ne lui rend, RONS. 381. Garde-toi bien d'estre l'inventeresse D'habitz nouveaux, J. MAROT, V, 207. Quand ces femmes rapporteresses et inventeresses de paroles viennent à dire.... LA BOETIE, 307.
ÉTYMOLOGIE.
Lat. inventorem (voy. INVENTION).

ÉMILE LITTRÉ
INVENTIF, IVE (in-van-tif, ti-v'), adj.
1° Qui a le génie, le talent d'inventer. Il [un jeune peintre] compose, il est inventif, et colore convenablement bien, POUSSIN, Lett. 11 juin 1641. Les Égyptiens avaient l'esprit inventif, BOSSUET Hist. III, 3. Je suis un peintre.... j'enfante au dedans de moi un tableau.... j'aime ce dessin, cette idée, ce fils de mon esprit fécond et de mon art inventif, ID. Élévat. sur myst. II, 7.
Fig. Préparez seulement des gênes, des bourreaux ; Devenez inventifs en supplices nouveaux, CORN. Méd. V, 5.
2° Qui est habile à imaginer. Notre sexe est fort vindicatif, Et dans ses trahisons se rend bien inventif, TRISTAN, Mariane, II, 6. Si nous aimons assez Jésus-Christ, la foi inventive et industrieuse nous fera trouver un martyre au milieu de la paix du christianisme, BOSSUET 2e sermon, Circoncision. Flatteur, insinuant, sachant s'accommoder à tous les goûts et à toutes les inclinations des princes ; inventif et industrieux pour trouver de nouveaux moyens de leur plaire, FÉN. Tél. XVI. Allons, allons, rêvez vous-même à votre tour, l'amour est si inventif, LAMOTTE, Minutolo, sc. 1.
Substantivement. Qu'un homme a mauvaise grâce de vouloir faire l'inventif et l'ingénieux, lorsqu'il devrait parler avec toute la gravité et l'autorité du Saint-Esprit ! FÉN. t. XXI, p. 116.
HISTORIQUE.
XVIe s. La jeune veuve, la quelle estoit femme inventive et de bon esprit, DESPERIERS, dans le Dict. de DOCHEZ.
ÉTYMOLOGIE.
Voy. INVENTION.

ÉMILE LITTRÉ
INVENTION (in-van-sion ; en vers, de quatre syllabes), s. f.
1° Habileté d'inventer, disposition à inventer. Ils [les poëtes trop châtiés] rampent bassement, faibles d'inventions, RÉGNIER, Sat. IX. J'ai trouvé ce nom [M. d'Arles] pour ne dire ni M. le coadjuteur, ni M. l'archevêque ; il y a bien de l'invention à cette découverte, SÉV. 6 avr. 1689. Virgile au prix de lui n'a pas d'invention, BOILEAU Art p. III. Le génie de l'invention, naturellement subtil, hardi, et quelquefois présomptueux avait en lui toute la solidité, toute la retenue et même toute la défiance nécessaire, FONTEN. Amontons. Newton, dans ses recherches sur l'optique, déploya le même esprit d'invention qui s'appuie sur des faits incontestables, entièrement opposé à cet esprit d'invention qui se joue dans des hypothèses, VOLT. Institut. phys. Le grand sens de l'auteur de Caton [Addison], et ses talents qui en ont fait un secrétaire d'État, n'ont pu le placer à côté de Shakspeare ; tel est le privilége du génie d'invention ; il se fait une route où personne n'a marché avant lui, ID. Ess. poés. épiq. ch. 2.
2° L'action d'inventer. L'invention des arts étant un droit d'aînesse, Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce, LA FONT. Fabl. III, 1. Les sourds et les muets trouvent l'invention de se parler par leurs doigts, BOSSUET Connaiss. V, 7. Les hommes, trouvant le monde tel qu'il est, ont eu l'invention de le tourner à leurs usages, FÉN. Exist. 71. Il y a des artisans ou des habiles, dont l'esprit est aussi vaste que l'art et la science qu'ils professent ; ils lui rendent avec avantage, par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes, LA BRUY. I. L'invention des arts qui fait la douceur de la vie, l'institution des lois qui en fait la sécurité, DIDER. Opin. des anc. phil. (Japonais). Arago a établi très nettement les règles précises de l'invention scientifique qui consiste dans le fait de la publication, dans une forme authentique et dans une langue quelconque, Presse scientifique, année 1863, t. I, p. 265
La chose inventée. Une belle invention. Si quelque invention peut suppléer à la connaissance qui nous est refusée des longitudes sur la mer, c'est celle du plus habile horloger de France qui dispute cette invention à l'Angleterre, VOLT. Louis XV, 43. Ce que les hommes appellent invention c'est souvent que transmission ou renouvellement, DUCLOS, Consid. goût, Oeuvres, t. X, p. 105, dans POUGENS.
Brevet d'invention, brevet que le gouvernement délivre à un inventeur, pour lui assurer la propriété et l'exploitation exclusive de son invention pendant un certain nombre d'années.
3° Action d'imaginer, résultat de cette action. Voilà ce que m'a prêté l'histoire ; le reste est de mon invention, CORN. Poly. Examen. Quand j'aurais en naissant reçu de Calliope Les dons qu'à ses amants cette Muse a promis, Je les consacrerais aux mensonges d'Ésope.. . ....On peut donner du lustre à leurs inventions, LA FONT. Fabl. II, 1. Que la doctrine si ancienne de saint Augustin est une nouveauté insupportable, et que les inventions nouvelles qu'on fabrique tous les jours à notre vue passent pour l'ancienne foi de l'Église, PASC. Prov. III. J'ai été hier à l'opéra [d'Atys, de Quinault].... il y a un sommeil et des songes dont l'invention surprend, SÉV. 6 mai 1676. Malheur à moi, si, dans cette chaire, j'aime mieux me chercher moi-même que votre salut, et si je ne préfère à mes inventions, quand elles pourraient vous plaire, les expériences de cette princesse qui pourraient vous convertir ! BOSSUET Anne de Gonz. Il n'y a point de particulier qui ne se sente autorisé par cette doctrine [puiser sa foi dans la lecture de la Bible] à adorer ses inventions, à consacrer ses erreurs, ID. Reine d'Angl. Le poëte [épique] s'égaye en mille inventions, Orne, élève, embellit, agrandit toutes choses, BOILEAU Art p. III. La doctrine du probabilisme est d'invention jésuitique, DIDER. Opin. des anc. philos. (jésuites).
Terme de rhétorique. Recherche et choix des arguments que l'on doit employer, des idées que le sujet fournit, dont on peut faire usage. Il nous reste deux livres sur quatre que Cicéron avait écrits sur l'invention.
4° Terme de peinture et de sculpture. Procédé mental par lequel on trouve les images sensibles propres à exprimer le sujet aux yeux du spectateur, qu'il s'agisse d'une idée abstraite ou d'un événement vrai.
Se dit dans un sens analogue en musique.
5° Moyen, combinaison. Si Rodrigue combat sous ces conditions, Pour en rompre l'effet j'ai trop d'inventions, CORN. Cid, V, 4. Trouve ruses, détours, fourbes, inventions, Pour frustrer mon rival de ses prétentions, MOL. l'Ét. I, 2. Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger ? ID. Méd. malgré lui, I, 5. Je comprends les dépenses de ce siége d'Orange ; j'admire les inventions que le démon trouve pour vous faire jeter de l'argent, SÉV. 27 nov. 1673. Il [mon fils] trouve l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer, et de payer sans s'acquitter, ID. 27 mai 1680. Pour moi, pauvre petite femme, si j'avais fait une sottise, je n'y saurais pas d'autre invention que de la boire, ID. 23 janv. 1682.
Familièrement, Vivre d'invention, vivre d'artifices, d'escroqueries.
6° Action de supposer, de controuver, mensonge. Je ne m'étonne pas que Rustan et la reine Par leurs inventions m'aient rendu criminel, MAIRET, Soliman, IV, 2. Il [Jurieu] rapporte un passage de saint Augustin où ce sublime théologien reconnaît qu'en combattant les hérétiques, l'Église apprend tous les jours de nouvelles vérités. Mais par malheur pour votre ministre, ces nouvelles vérités sont de son invention, BOSSUET 1er avert. 27. Pure invention, monsieur, pour s'excuser des coups qu'il a donnés à ce pauvre berger, BRUEYS, Avoc. Pat. III, 2. Ils [les prestiges] sont l'appât grossier des peuples ignorants, L'invention du fourbe et le mépris des grands, VOLT. Sémiram. II, 7.
7° Découverte de certaines reliques. L'invention du corps d'un saint.
Invention de la croix, fête où l'Église célèbre le bonheur qu'Hélène, femme de l'empereur Constantin, eut de trouver, à Jérusalem, la croix sur laquelle le Seigneur est mort.
HISTORIQUE.
XVIe s. J'avois l'esprit lent, l'apprehension tardive, l'invention lasche, MONT. I, 195. Ses inventions [de Cicéron] sont peu frequentes et peu roides, ID. II, 291. L'invention de nostre artillerie, de nostre impression, ID. IV, 16.
ÉTYMOLOGIE.
Provenç. inventio ; espagn. invencion ; ital. invenzione ; du lat. inventionem, de inventum, supin de invenire, trouver, de in, en, dans, sur, et venire. venir.

ENCYCLOPEDIE DE DIDEROT ET D'ALEMBERT

INVENTION, s. f. (arts & Sciences) terme général qui s'applique à tout ce qu'on trouve, qu'on invente, qu'on trouve d'utile ou de curieux dans les Arts, les Sciences & les Métiers. Ce terme est assez synonyme à celui de découverte, quoique moins brillant ; mais on me permettra de les confondre ici, sans répéter les choses curieuses que le lecteur doit lire préalablement au mot DECOUVERTE.
Nous sommes redevables des inventions au tems, au pur hasard, à des conjonctures heureuses & imprévues, à un instinct méchanique, à la patience du travail, & à ses ressources.
Ce n'est point aux recherches de gens qu'on appelle dans le monde gens d'esprit ; ce n'est point à des philosophes spéculatifs, que nous devons les inventions utiles qu'on trouva dans le xiij. & xiv. siecles. Elles furent le fruit de cet instinct de méchanique que la nature donne à certains hommes, indépendamment de la philosophie. L'invention de secourir la vûe affoiblie des vieillards, par des lunettes qu'on nomme besicles, est de la fin du xiij. siecle. On la doit, dit-on, à Alexandre Spina : les Vénitiens posséderent dans le même siecle, le secret des miroirs de crystal. La fayence qui tenoit lieu de porcelaine à l'Europe, fut trouvée à Faenza : les meules qui agissent par le secours du vent, sont à-peu-près du même tems. L'invention du papier fait avec du linge pilé & bouilli, est du commencement du xiv. siecle. Cortusius parle d'un certain Pax qui en établit à Padoue la premiere manufacture, plus d'un siecle avant l'invention de l'Imprimerie. C'est ainsi que les prémices des Arts ont été heureusement découverts, & souvent par des hommes ignorés.
Je dis les prémices, car il faut remarquer que tout ce que nous avons de plus curieux & de plus utile dans les Arts n'a pas été trouvé dans l'état où nous le voyons à présent. Toutes ces choses ont été découvertes grossierement, ou par parties, & ont été amenées insensiblement à une plus grande perfection. C'est ce qui paroît du-moins des inventions dont nous venons de parler ; & c'est ce qu'on peut prouver de celles du verre, de la boussole, de l'Imprimerie, des horloges, des moulins, des télescopes, & de tant d'autres.
Je passe sous silence les découvertes dans les Sciences, qui ont pû être préparées par les travaux des siecles précédens ; ce sujet seroit d'une trop longue recherche. Je ne parlerai pas davantage des découvertes prétendues modernes, qui ne sont que des opinions anciennes, présentées de nouveau sous des faces plus lumineuses. De telles discussions seroient d'ailleurs peu susceptibles de démonstrations ; je me contenterai d'observer, pour ne point sortir des Arts, qu'il a fallu une suite plus ou moins longue de tems pour perfectionner les inventions, qui dans les siecles grossiers, étoient originairement le produit du hasard, ou du génie méchanique.
Guttemberg n'imagina que les lettres mobiles sculptées en relief sur le bois & sur le métal. Ce fut Schoëffer, qui rectifiant cette invention, trouva le secret de jetter en fonte les caracteres ; & l'on sait combien cet art a été perfectionné depuis Schoëffer.
Que ce soit Goya marinier, natif de Melfi, ou les Anglois, ou les François, ou les Portugais, qui ayent trouvé l'usage de la boussole dans le xij. siecle ; cette découverte est dans le même cas que celle de l'Imprimerie. On ne sut d'abord qu'étendre l'aiguille aimantée sur du liege à la surface de l'eau ; ensuite on vint à la suspendre sur un pivot dans une boëte qui étoit suspendue elle-même ; & finalement on l'a fixée à une rose de carton ou de talc, sur laquelle on a tracé un cercle divisé en 32 parties égales, pour marquer les 32 airs, avec un autre cercle concentrique, divisé en 360 degrés, & qui sert à mesurer les angles & les écarts de la boussole.
L'invention des moulins-à-vent (peut-être originaire d'Asie) n'a fait une fortune brillante, que quand la Géométrie a perfectionné cette machine, qui dépend entierement de la théorie des mouvemens composés.
Combien de siecles se sont écoulés pour perfectionner les horloges & les montres depuis Ctesibius, qui fit vraisemblablement la premiere horloge à rouage & qui fleurissoit vers l'an 613 de Rome, jusqu'à la derniere pendule faite en Angleterre par Graham, ou en France par Julien le Roi ? Les Huyghens, les Leibnitz, & tant d'autres, ne s'y sont-ils pas exercés ?
J'en pourrois dire presque autant des lunettes d'approche, depuis Métius, jusqu'à Dom Noël bénédictin.
Mais qui peut douter de la différence de la taille brute du diamant, trouvée par hasard depuis environ trois siecles par Louis de Berquen, & la beauté des formes faites en rose ou en brillant, que nos lapidaires exécutent aujourd'hui ? L'usage & la grande pratique les ont instruits des différentes tailles imaginables, tandis que leurs yeux & leurs mains leur servent de compas. C'est d'après la 47e proposition du premier livre d'Euclide, qu'ils sont parvenus à la belle proportion de tailler cette pierre précieuse en losanges, triangles, facettes, & biseaux, pour la brillanter, en lui donnant tout ensemble autant d'éclat que de jeu.
Ainsi les hommes heureusement nés, qui ont eu une parfaire connoissance de la méchanique, ont profité des esquisses grossieres des premieres inventions, & les ont portées peu-à-peu par leur sagacité au degré de perfection où nous les voyons aujourd'hui.
Quoique le tems enfante les présens qu'il nous fait, l'industrie peut hâter, si j'ose parler ainsi, le terme de son accouchement. Combien de siecles se sont écoulés, pendant lesquels les hommes ont marché sur la soie, avant que d'en connoître l'usage, & en composer leur parure ? La nature a sans doute dans ses magasins des trésors d'un aussi grand prix, qu'elle nous reserve au moment que nous l'attendrons le moins ; soyons toujours à portée d'en profiter.
Souvent une invention jette de grandes lumieres sur celle qui la précede, & quelques lueurs sur celle qui doit la suivre. Je ne dis pas que l'invention soit toûjours féconde en elle-même : les grands fleuves ne se forment pas toûjours les uns des autres ; mais les inventions qui n'ont point d'analogie ensemble, ne sont pas pour cela stériles, parce qu'elles multiplient les secours, & se reproduisent sous mille moyens qui abregent les travaux de l'homme.
Mais il n'est rien de plus flatteur que l'invention, ou la perfection des Arts, qui tendent au bonheur du genre humain. De telles inventions ont cet avantage sur les entreprises de la politique, qu'elles font le bien commun, sans nuire à personne. Les plus belles conquêtes ne sont arrosées que de sueurs, de larmes, & de sang. L'inventeur d'un secret utile à la vie, tel que seroit celui de la dissolution de la pierre dans la vessie, n'auroit point à redouter les remords inséparables d'une gloire mêlangée de crimes & de malheurs. Par l'invention de la boussole & de l'Imprimerie, le monde s'est étendu, embelli, & éclairé. Qu'on parcoure l'histoire : les premieres apothéoses ont été faites pour les inventeurs : la terre les adora comme ses dieux visibles.
Il ne faut point s'étonner après cela, qu'ils soient sensibles à l'honneur de leurs découvertes ; c'est la derniere chose dont l'homme puisse se dépouiller. Thalès, après avoir trouvé en quelle raison est le diametre du soleil au cercle décrit par cet astre autour de la terre, en fit part à un particulier, qui lui offrit pour récompense, tout ce qu'il exigeroit. Thalès lui demanda seulement de lui conserver l'honneur de sa découverte. Ce sage de la Grece pauvre, & comblé d'années, fut insensible à l'argent, au gain, à tout autre avantage, hormis à l'injustice qui pourroit s'emparer de la gloire qu'il méritoit.
Au reste, tous ceux qui par leur pénétration, leurs travaux, leurs talens, & leurs études, sauront joindre recherches à observations, théorie profonde à expériences, enrichiront sans-cesse les inventions, les découvertes déja faites, & auront la gloire d'en préparer de nouvelles.
L'Encyclopédie, s'il m'est permis de répéter ici les paroles des éditeurs de cet ouvrage, (Avert. du tom. III.) " l'Encyclopédie fera l'histoire des richesses de notre siécle en ce genre ; elle la fera & à ce siecle qui l'ignore, & aux siecles à venir qu'elle mettra sur la voie, pour aller plus loin. Les découvertes dans les Arts n'auront plus à craindre de se perdre dans l'oubli ; les faits seront dévoilés au philosophe, & la refléxion pourra simplifier & éclairer une pratique aveugle ".
Mais pour le succès de cette entreprise, il est nécessaire que le gouvernement éclairé daigne lui accorder une protection puissante & soutenue, contre les injustices, les persécutions, & les calomnies de ses ennemis. (D. J.)

INVENTION, (Rhétor.) c'est la recherche & le choix des pensées, des raisons, dont l'orateur doit se servir, des lieux qu'il doit traiter. L'invention est le premier des devoirs de l'orateur : Ciceron qui la regardoit de cet oeil, avoit composé quatre livres sur ce sujet, dont il ne nous reste que deux, & peut-être les moins intéressans.
Quoiqu'il en soit, les maîtres de l'art conviennent que l'invention ne consiste pas à trouver facilement les pensées qui peuvent entrer dans un discours. Cette facilité manque à peu de personnes, pour peu qu'on ait l'esprit cultivé par la lecture, & l'on peche beaucoup plus souvent par excès, que par défaut d'abondance. Mais l'invention proprement dite, consiste à choisir entre les pensées qui se présentent, celles qui sont les plus convenables au sujet que l'on traite, les plus nobles, & les plus solides, à retrancher celles qui sont fausses ou frivoles, ou triviales ; à considérer le tems, le lieu où l'on parle ; ce qu'on se doit à soi-même, & ce qu'on doit à ceux qui nous écoutent. (D. J.)

SUPPLEMENT PANCKOUCKE
INVENTION, s. f. (Belles-Lettres. Poësie.) Pour concevoir l'objet de la Poësie dans toute son étendue, il faut oser considérer la nature comme présente à l'intelligence suprême. Alors tout ce qui, dans le jeu des élémens, dans l'organisation des êtres vivans, animés, sensibles, a pu concourir, soit au physique, soit au moral, à varier le spectacle mobile & successif de l'univers, est réuni dans le même tableau. Ce n'est pas tout : à l'ordre présent, aux vicissitudes passées se joint la chaîne infinie des possibles, d'après l'essence même des êtres, & non-seulement ce qui est, mais ce qui seroit dans l'immensité du tems & de l'espace, si la nature développoit jamais le trésor inépuisable des germes que le Tout puissant a renfermé dans son sein. C'est ainsi que Dieu voit la nature ; c'est ainsi que, selon sa foiblesse, le poëte doit la contempler. S'emparer des causes secondes ; les faire agir dans sa pensée, selon les loix de leur harmonie ; réaliser ainsi les possibles ; rassembler les débris du passé ; hâter la fécondité de l'avenir ; donner une existence apparente & sensible à ce qui n'est encore & ne sera peut-être jamais que dans l'essence idéale des choses : c'est ce qu'on appelle inventer. Il ne faut donc pas être surpris si l'on a regardé le génie poétique comme une émanation de la divinité même, ingenium cui sit, cui mens divinior ; & si l'on a dit de la Poésie qu'elle sembloit disposer les choses avec le plein pouvoir d'un Dieu : videtur sane res ipsas velut alter Deus condere. On voit par-là combien le champ de la fiction doit être vaste, & combien l'inventeur qui s'élance dans la carriere des possibles laisse loin de lui l'imitateur fidele & timide qui peint ce qu'il a sous les yeux.
Ramenons cependant à la vérité pratique ces spéculations transcendantes. Tout ce qui est possible, n'est pas vraisemblable : tout ce qui est vraisemblable, n'est pas intéressant. La vraisemblance consiste à n'attribuer à la nature que des procédés conformes à ses loix & à ses facultés connues ; or cette préscience des possibles ne s'étend guere au-delà des faits. Notre imagination devancera bien la nature à quelques pas de la réalité ; mais à une certaine distance, elle s'égare & ne reconnoît plus le chemin qu'on lui fait tenir. D'un autre côté, rien ne nous touche que ce qui nous approche, & l'intérêt tient aux rapports que les objets ont avec nous-mêmes : or des possibles trop éloignés n'ont plus avec nous aucun rapport, ni de ressemblance ni d'influence. Ainsi le génie poétique ne fût-il pas limité par sa propre foiblesse & par le cercle étroit de ses moyens, il le seroit par notre maniere de concevoir & de sentir. Le spectacle qu'il donne est fait pour nous ; il doit, pour nous plaire, se mesurer à la portée de notre vue. On reproche à Homere d'avoir fait des hommes de ses dieux ; au moins il ne devoit pas en faire des scélérats. Ovide, pour nous rendre sensible le palais du Dieu de la lumiere, n'a-t-il pas été obligé de le bâtir avec des grains de notre sable les plus luisans qu'il a pu choisir ? Inventer, ce n'est donc pas se jetter dans des possibles auxquels nos sens ne peuvent atteindre ; c'est combiner diversement nos perceptions, nos affections, ce qui se passe au milieu de nous, autour de nous, en nous-mêmes.
Le froid copiste, je l'avoue, ne mérite pas le nom d'inventeur ; mais celui qui découvre, saisit, développe dans les objets ce que n'y voit pas le commun des hommes, celui qui compose un tout idéal intéressant & nouveau d'un assemblage de choses connues, ou qui donne à un tout existant une grace, une beauté nouvelle, celui-là, dis-je, est poëte, ou Corneille & Homere ne le sont pas.
L'histoire, la scene du monde, donne quelquefois les causes sans les effets, quelquefois les effets sans les causes, quelquefois les causes & les effets sans les moyens, plus rarement le tout ensemble. Il est certain que plus elle donne, moins elle laisse de gloire au génie. Mais en supposant même que le tissu des événemens soit tel, que la vérité dérobe à la fiction le mérite de l'ordonnance ; pourvu que le poëte s'applique à donner aux moeurs, aux descriptions, aux tableaux qu'il imite, cette vérité intéressante qui persuade, touche, captive & saisit l'ame des lecteurs ; ce talent de reproduire la nature, de la rendre présente aux yeux de l'esprit, suffira pour élever l'imitateur au-dessus de l'historien, du philosophe, & de tout ce qui n'est pas poëte.
Si la matiere de la poésie étoit la même que celle de l'histoire, dit Castelvetro, elle ne seroit plus une ressemblance, mais la réalité même ; & c'est d'après ce sophisme qu'il refuse le nom de poëte à celui qui, comme Lucain, s'attache à la vérité historique.
Assurément si le poëte ne faisoit dire & penser à ses personnages que ce qu'ils ont dit & pensé réellement, ou selon l'histoire ; par exemple, si l'auteur de Rome sauvée avoit mis dans la bouche de Catilina les harangues même de Salluste, & dans la bouche du consul des morceaux pris de ses oraisons, il ne seroit poëte que par le style. Mais si, d'après un caractere connu dans l'histoire ou dans la société, l'auteur invente les idées, les sentimens, le langage qu'il lui attribue ; plus il persuade qu'il ne feint pas, & plus il excelle dans l'art de feindre. Nous croyons tous avoir entendu ce que disent les acteurs de Moliere, nous croyons les avoir connus ; c'est le prestige de sa composition, & c'est à force d'être poëte qu'il fait croire qu'il ne l'est pas. Montagne donne le même éloge à Térence. " Je le trouve admirable, dit-il, à représenter au vif les mouvemens de l'ame & la condition de nos moeurs. A toute heure nos actions me rejettent à lui. Je ne puis le lire si souvent que je n'y trouve quelque beauté & grace nouvelle ".
Ainsi les sujets les plus favorables, comme les plus critiques, sont quelquefois ceux que la nature a placés le plus près de nous, mais que nous voyons, comme on dit, sans les voir, & dont l'imitation réveille en nous le souvenir par l'attention qu'elle attire. Je dis, les plus favorables, parce que la ressemblance en étant plus sensible, & le rapport avec nous-mêmes plus immédiat, plus touchant, nous nous y intéressons davantage : je dis aussi, les plus critiques, parce que la comparaison de l'objet avec l'image étant plus facile, nous sommes des juges plus éclairés & plus séveres de la vérité de l'imitation.
Ce qu'appréhendent les spéculateurs, c'est que la gloire de l'invention ne manque au génie du poëte ; & afin qu'il ne soit pas dit qu'il n'a rien mis du sien dans sa composition, ils l'ont obligé à ne prendre des historiens & des anciens poëtes que les faits, & à changer les circonstances des tems, des lieux & des personnes. C'est à ce déguisement facile & vain qu'on attache le mérite de l'invention, le triomphe de la poésie ; & tandis qu'on attribue à un plagiaire adroit toute la gloire du poëte, on refuse le titre de poëme aux géorgiques de Virgile, & à tout ce qui ne traite que des sciences & des arts. Non v' havendo il poeta, parte niuna per laquale si possa vantare d'essere poeta, dit Castelvetro, quand même il seroit inventeur, ajoute-t-il ; " car alors il n'auroit fait que découvrir la vérité qui étoit dans la nature des choses. Il seroit artiste, philosophe excellent, mais il ne seroit pas poëte ". Voilà où conduit une équivoque de mots, quand les idées n'ont pour appui qu'une théorie vague & confuse. " La poésie est une ressemblance ; donc tout ce qui a son modele dans l'histoire ou dans la nature, n'est pas de la poésie ". Ainsi raisonne Castelvetro. Quintilien avoit le même préjugé, quand il croyoit devoir placer Lucain au nombre des rhéteurs plutôt qu'au nombre des poëtes. Scaliger s'y est mépris d'une autre façon, en n'accordant la qualité de poëte à Lucain que parce qu'il a écrit en vers, & en faveur de quelques incidens merveilleux dont il a orné son poëme. Ces critiques auroient dû voir que la difficulté n'est pas de déplacer & de combiner diversement des faits arrivés mille fois, comme un massacre, une tempête, un incendie, une bataille, & tous ces événemens si communs dans les annales de la malheureuse humanité ; mais de les rendre présens à la pensée par une peinture fidele & vivante. C'est-là le vrai talent du poëte & le mérite de Lucain. Il ne falloit pas beaucoup de génie pour imaginer que la femme de Caton, qu'il avoit cédée à Hortensius, vînt après la mort de celui-ci supplier Caton de la reprendre ; mais que l'on me cite dans l'antiquité un tableau d'une ordonnance plus belle & plus simple, d'un ton de couleur plus rare & plus vrai, d'une expression plus naturelle & plus singuliere en même tems que ce triste & pieux hymenée.
C'est aussi le talent de peindre qui caractérise le poëme didactique, & qui le distingue de tout ce qui ne fait que décrire sans imiter.
Le Tasse se laissant aller au préjugé que je viens de combattre, définit la poésie, l'imitation des choses humaines, & se trouve par-là obligé d'en exclure un des plus beaux morceaux de Virgile : ne poëta Virgilio descrivendoci i costumi, e le leggi, e le guerre dell' api. Mais bientôt il franchit les limites qu'il vient de prescrire à la Poésie, & lui donne pour objet la nature entiere. Voilà donc les géorgiques de Virgile rétablies au rang des poëmes. Et le moyen de leur refuser ce titre, quand même elles seroient réduites aux préceptes les plus simples, & n'y eût-il que la maniere dont ces préceptes y sont tracés ! Que Virgile prescrive de laisser sécher au soleil les herbes que le soc déracine,
Pulverulenta coquat maturis solibus aestas,
d'enlever le chaume après la moisson,
Sustuleris fragiles calamos silvamque sonantem,
de le brûler dans le champ même,
Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis,
de faire paître les bleds en herbe, s'ils poussent avec trop de vigueur,
Luxuriem segetum tenerâ depascit in herbâ.
Quel coloris, quelle harmonie ! Voilà cette poésie de style, cette invention de détail qui seule mériteroit aux géorgiques le nom de poëme inimitable ; & si Castelvetro demande à quel titre ? Je répondrai, parce que tout s'y peint ; & si ce n'est point assez des images détachées, je lui rappellerai ces descriptions si belles du printems, de la vie rustique, des amours des animaux, &c. tableaux peints d'après la nature. Toutefois n'allons pas jusqu'à prétendre que la poésie de style, qui fait le mérite essentiel du poëte didactique, l'éleve seule au rang des poëmes où l'invention domine. Il y a plus de génie dans l'épisode d'Orphée que dans tout le reste du poëme des géorgiques ; plus de génie dans une scene de Britannicus, du Misantrope, ou de Rodogune, que dans tout l'art poétique de Boileau.
Les divers sens qu'on attache au mot d'invention sont quelquefois si opposés, que ce qui mérite à peine le nom de poëme aux yeux de l'un, est un poëme par excellence au gré de l'autre. D'un côté l'on refuse à la comédie le génie poétique, parce qu'elle imite des choses familieres, & qui se passent au milieu de nous. De l'autre, on lui attribue la gloire d'être plus inventive que l'Epopée elle-même. Tantum abest ut comedia poëma non sit, ut penè omnium & primum & verum existimem. In eo enim ficta omnia & materia quaesita tota (Scal.). Ainsi chacun donne dans l'excès. Je suis bien persuadé qu'il n'y a pas moins de mérite à former dans sa pensée les caracteres du Misantrope & du Tartuffe, qu'à imaginer ceux d'Ulysse, d'Achille & de Nestor ; mais pour cela Moliere est-il plus vraiment poëte qu'Homere ?
Que le sujet soit pris dans l'ordre des faits ou des possibles, près de nous ou loin de nous, cela est égal quant à l'invention ; mais ce qui ne l'est pas, c'est que le fonds en soit heureux & riche : de-là dépend la facilité, l'agrément du travail, le courage & l'émulation du poëte, & souvent le succès du poëme.
Il est possible que l'histoire, la fable, la société vous présentent un tableau disposé à souhait ; mais les exemples en sont bien rares. Le sujet le plus favorable est toujours foible & défectueux par quelqu'endroit. Il ne faut pas se laisser décourager aisément par la difficulté de suppléer à ce qui lui manque ; mais aussi ne faut-il pas se livrer avec trop de confiance à la séduction d'un côté brillant.
Un poëme est une machine dans laquelle tout doit être combiné pour produire un mouvement commun. Le morceau le mieux travaillé n'a de valeur qu'autant qu'il est une piece essentielle de la machine, & qu'il y remplit exactement sa place & sa destination. Ce n'est donc jamais la beauté de telle ou telle partie qui doit déterminer le choix du sujet. Dans l'épopée, dans la tragédie, le mouvement que l'on veut produire, c'est une action intéressante, & qui dans son cours répande l'illusion, l'inquiétude, la surprise, la terreur & la pitié. Les premiers mobiles de l'action chez les Grecs, ce sont communément les dieux & les destins ; chez nous, les passions humaines ; les roues de la machine, ce sont les caracteres ; l'intrigue en est l'enchaînement ; & l'effet qui résulte de leur jeu combiné, c'est l'illusion, le pathétique, le plaisir & l'utilité. On dira la même chose de la comédie, en mettant le ridicule à la place du pathétique : ainsi de tous les genres de poésie, relativement à leur caractere, & à la fin qu'ils se proposent. On n'a donc pas inventé un sujet lorsqu'on a trouvé quelques pieces de cette machine, mais lorsqu'on a le systême complet de sa composition & de ses mouvemens.
Il faut avoir éprouvé soi-même les difficultés de cette premiere disposition pour sentir combien frivoles & puérilement importunes sont ces regles dont on étourdit les poëtes, d'inventer la fable avant les personnages, & de généraliser d'abord son action avant d'y attacher les circonstances particulieres des tems, des lieux & des personnes. Peut-on vouloir réduire en méthode la marche de l'imagination, & la rencontre accidentelle & fortuite des idées ? Il est certain que s'il se présente aux yeux du poëte une fable anonyme qui soit intéressante, il cherchera dans l'histoire une place qui lui convienne, & des noms auxquels l'adapter ; mais falloit-il abandonner le sujet de Cinna, de Brutus, de la mort de César, parce qu'il n'y avoit à changer ni les noms, ni l'époque, ni le lieu de la scene ? Il est tout simple que les sujets comiques se présentent sans aucune circonstance particuliere de lieu, de tems & de personnes ; mais combien de sujets héroïques ne viennent dans l'esprit du poëte qu'à la lecture de l'histoire ? Faut-il, pour les rendre dignes de la Poésie, les dépouiller des circonstances dont on les trouve revêtus ? Je veux croire, avec Lebossu, qu'Homere, comme Lafontaine, commença par inventer la moralité de ses poëmes, & puis l'action & puis les personnages. Mais supposons que de son tems on sût par tradition qu'au siege de Troie les héros de la Grece s'étoient disputé une esclave, qu'un sujet si vain les avoit divisés, que l'armée en avoit souffert, & que leur réconciliation avoit seule empêché leur ruine ; supposons qu'Homere se fût dit à lui-même : Voilà comme les peuples sont punis des folies des rois : il faut faire de cet exemple une leçon qui les étonne. Si c'étoit ainsi que lui fût venu le dessein de l'Iliade, Homere en seroit-il moins poëte, l'Iliade en seroit-elle moins un poëme, parce que le sujet n'auroit pas été conçu par abstraction & dénué de ses circonstances ? En vérité les arts de génie ont assez de difficultés réelles, sans qu'on leur en fasse de chimériques. Il faut prendre un sujet comme il se présente, & ne regarder qu'à l'effet qu'il est capable de produire. Intéresser, plaire, instruire, voilà le comble de l'art ; & rien de tout cela n'exige que le sujet soit inventé de telle ou de telle façon.
Il y a pour le poëte, comme pour le peintre, des modeles qui ne varient point. Pour se les retracer fidelement, il faut une imagination vive & rien de plus : pour les peindre, il suffit de savoir manier la langue, qui est à-la-fois le pinceau & la palette de la poésie. Mais il y a des détails d'une nature mobile & changeante, dont le modele ne tient pas : l'artiste alors est obligé de peindre d'après le miroir de la pensée, & c'est-là qu'il est difficile de donner à l'imitation cet air de vérité qui nous séduit & qui nous enchante. Aussi la Peinture & la Sculpture préferent-elles la nature en repos à la nature en mouvement, & cependant elles n'ont jamais qu'un moment à saisir & à rendre ; au lieu que la Poésie doit pouvoir suivre la nature dans ses progrès les plus insensibles, dans ses mouvemens les plus rapides, dans ses détours les plus secrets. Virgile & Racine avoient supérieurement ce génie inventeur des détails : Homere & Corneille possédoient au plus haut dégré le génie inventeur de l'ensemble. Mais un don plus rare que celui de l'invention, c'est celui du choix. La nature est présente à tous les hommes, & presque la même à tous les yeux. Voir n'est rien ; discerner est tout : & l'avantage de l'homme supérieur sur l'homme médiocre, est de mieux saisir ce qui lui convient.
L'auteur du poëme sur l'art de peindre a fait voir que la belle nature n'est pas la même dans un Faune que dans un Apollon, & dans une Vénus que dans une Diane. En effet, l'idée du beau individuel dans les arts varie sans cesse, par la raison qu'elle n'est point absolue, & que tout ce qui dépend des relations doit changer comme elles. Qu'on demande à ceux qui ont voulu généraliser l'idée de la belle nature quels sont les traits qui conviennent à un bel arbre ? pourquoi le peintre & le poëte préferent le vieux chêne brisé par les vents, brûlé, mutilé par la foudre, au jeune orme dont les rameaux forment un si riant ombrage ? pourquoi l'arbre déraciné qui couvre la terre de ses débris
Spargendo a terra le sue spoglie ecelse,
Monstrando al sol la sua squallida sterpe.
(Dante.)
pourquoi cet arbre est plus précieux au peintre & au poëte que l'arbre qui, dans sa vigueur, fait l'ornement des bords qui l'ont vu naître ? M. Racine le fils distingue dans l'imitation deux sortes de vrai, le sim
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